| Le Dhamma de la Forêt |
Je vous demande, à présent, d’être très
attentifs, de ne pas laisser votre esprit vagabonder ailleurs. Essayez de vous
percevoir comme si vous étiez assis sur une montagne ou quelque part dans une
forêt, tout seul. Qu’avez-vous là, tandis que vous êtes assis ? Il y a le
corps et l’esprit, c’est tout, rien d’autre que ces deux choses-là. Tout ce qui
est contenu à l’intérieur de cette forme assise ici, c’est « le corps ». Quant
à « l’esprit », c’est ce qui est conscient et qui pense à cet instant
précis. On les appelle aussi nama et rupa. Nama c’est ce qui n’a pas de rupa,
c’est-à-dire de forme. Toutes les pensées, les sensations ou encore les quatre khandha de la sensation, de la
perception, de la volition et de la conscience. Tous sont nama, sans forme. Quand les yeux voient une forme, cette forme est
appelée rupa, tandis que la
conscience de la forme est nama.
Ensemble ils forment nama et rupa ou, tout simplement, le corps et
l’esprit.
Comprenez que ce qui est assis ici en ce
moment, ce ne sont que le corps et l’esprit. Mais nous confondons ces deux
choses. Pourtant, si vous voulez la paix, vous devez les connaître pour ce
qu’elles sont. Tel qu’il est actuellement, l’esprit n’est pas encore entraîné,
il est sale, opaque. Ce n’est pas encore le pur esprit. Nous devons continuer à
l’entraîner au moyen de la méditation.
Certains croient que méditer
signifie s’asseoir d’une certaine façon mais en réalité toutes les positions
sont de bons véhicules pour la pratique de la méditation, que l’on soit debout,
assis, en marche ou allongé. Ainsi on peut pratiquer à tout moment. Samadhi signifie littéralement « l’esprit
fermement établi ». Pour développer le samadhi,
il ne faut pas étouffer l’esprit. Certaines personnes essaient d’apaiser leur
mental en s’asseyant calmement et en faisant en sorte que rien ne vienne les
déranger mais cela revient à être mort ! La pratique de samadhi a pour but de développer la
sagesse et la compréhension.
Samadhi c’est l’esprit stable, fixé sur un point unique. Sur
quel point est-il fixé ? Sur le point d’équilibre. C’est là qu’il se fixe. Mais
les gens pratiquent la méditation en essayant de faire taire leur mental. Ils
disent : « J’essaie de m’asseoir en méditation mais mon mental refuse
de se calmer une seule minute. Il ne cesse de partir dans tous les sens.
Comment puis-je l’arrêter ? » Il ne s’agit pas de l’arrêter. Il faut
qu’il y ait du mouvement pour que la compréhension surgisse. Les gens se
plaignent : « Mon esprit s’échappe, je le ramène et puis il repart à
nouveau. » Et ils passent leur temps, assis là, à courir derrière leur
esprit.
Ils croient que leur esprit court dans
tous les sens, mais en réalité ce n’est qu’une impression. Regardez cette
salle, par exemple. Certains diront : « Oh ! Comme elle est grande ! »
alors qu’en fait elle n’est pas grande du tout. Si elle vous paraît grande,
c’est à cause de votre perception personnelle des choses. En fait, cette salle
a simplement la taille qu’elle a, elle n’est ni grande ni petite. Mais voilà,
les gens passent leur temps à courir derrière leurs sensations.
Méditer pour trouver la paix
… Il faut d’abord comprendre ce qu’est la paix, sinon vous ne pourrez jamais la
trouver. Supposons, par exemple, que vous soyez venu au monastère aujourd’hui
avec un stylo très cher dans la poche de votre veste. A un certain moment vous
vous en êtes servi et puis vous l’avez rangé ailleurs, par exemple dans la
poche de votre pantalon. Et puis voilà que vous touchez votre poche de veste et
vous sentez qu’il n’y est plus. Alors, vous paniquez. Vous paniquez du fait de
votre compréhension erronée de la situation. Résultat : vous en souffrez.
Tout en allant et venant, vous ne cessez de penser au stylo que vous croyez
avoir perdu. Votre compréhension erronée fait que vous souffrez. Une
compréhension erronée des choses engendre la souffrance. « C’est tellement
dommage ! Je venais juste d’acheter ce stylo et voilà que je l’ai
perdu. »
Et puis tout à coup, vous vous
souvenez : « Mais bien sûr ! Quand j’ai retiré ma veste, je l’ai mis
dans la poche de mon pantalon. » A peine vous rappelez-vous cela que vous
vous sentez déjà mieux, alors que vous n’avez même pas vu votre stylo. Vous me
suivez ? Vous êtes déjà heureux, vous cessez de vous inquiéter pour votre
stylo. Vous êtes absolument sûr de vous. En marchant vous passez la main sur la
poche de votre pantalon et vous le sentez. Pendant tout ce temps votre esprit
vous a trompé. L’angoisse venait de votre ignorance. Et puis vous voyez le
stylo et tous vos doutes s’envolent, vos angoisses s’apaisent. Cette forme de
paix surgit quand on perçoit la cause du problème, samudaya, la cause de la souffrance. Dès que vous vous rappelez
avoir mis le stylo dans votre poche de pantalon nirodha apparaît, la cessation de la souffrance.
Il faut donc savoir observer pour pouvoir
trouver la paix. Ce que les gens appellent généralement « paix » est
simplement l’apaisement du mental, pas l’apaisement des illusions. Les
illusions sont mises de côté pendant ce temps-là, comme de l’herbe que l’on
couvrirait d’un rocher. Si vous retirez le rocher trois ou quatre jours plus
tard, très vite l’herbe recommencera à pousser. Elle n’avait pas disparu, elle
avait seulement été dissimulée. C’est exactement la même chose en
méditation : le mental se calme mais pas les illusions qu’il charrie.
C’est pourquoi le samadhi n’apporte
aucune certitude. Pour trouver une paix véritable, il vous faut développer la
sagesse. Le samadhi apporte une certaine forme de paix, comme le rocher qui
couvre l’herbe … mais elle repousse quand vous le retirez. Ce n’est qu’une paix
temporaire. La paix qu’apporte la sagesse, c’est comme poser le rocher et puis
le laisser là, ne plus le retirer. Alors l’herbe ne pourra plus repousser. Là
se trouve la véritable paix, l’apaisement des illusions, la paix certaine qui
résulte de la sagesse.
Nous parlons de la sagesse (pañña) et du samadhi comme s’il
s’agissait de deux choses différentes mais il faut savoir que fondamentalement,
ils ne font qu’un. La sagesse est l’aspect dynamique de samadhi et samadhi
l’aspect passif de la sagesse. Ils ont la même origine mais prennent des
directions différentes, assument des fonctions différentes. Regardez cette
mangue, là. Cette petite mangue verte va continuer à grandir et grandir jusqu’à
maturation. Il s’agira de la même mangue, pas de plusieurs fruits
différents : la petite mangue verte, la mangue plus grosse et finalement
la grosse mangue mûre ne sont qu’un seul et même fruit dont l’état aura changé.
Dans la pratique du Dhamma, on appelle un certain état samadhi et un autre état
pañña mais en réalité sila, samadhi et pañña ne font qu’un, tout comme la
mangue.
Dans
tous les cas, quel que soit l’aspect
que vous considérez, vous devez toujours aborder votre pratique
à partir de
l’esprit. Savez-vous ce qu’est l’esprit ? A quoi
il ressemble, ce qu'il
est, où il est — nul ne le sait. Tout ce que nous savons,
c’est que nous avons
envie d’aller ici ou là, d’avoir ceci ou cela, que
nous nous sentons bien ou
mal … mais l’esprit lui-même semble impossible
à connaître. Qu’est-ce que l’esprit ?
L’esprit n’a pas de forme. Nous appelons
« esprit » ce qui reçoit des
impressions, bonnes ou mauvaises. C’est un peu comme le
propriétaire d’une
maison : il reste chez lui tandis que des visiteurs viennent le
voir. Il
est celui qui reçoit les visiteurs. Qui reçoit les
impressions
sensorielles ? Qui les repousse ? Quelle est cette chose qui
perçoit ? C’est ce que nous appelons
« l’esprit ». Mais les gens
ne le voient pas, ils continuent à tourner en rond dans leurs
pensées :
« Qu’est-ce que l’esprit ? Qu’est-ce
que le cerveau ? » Ne
mélangez pas tout comme cela. Qu’est-ce qui perçoit
les impressions ? Qui
aime certaines impressions et qui n’en aime pas
d’autres ? Qui
est-ce ? Y a-t-il quelque chose qui aime et qui n’aime
pas ? Bien sûr
mais vous ne le voyez pas. C’est ce que nous appelons
l’esprit.
Dans notre pratique, il est inutile de
distinguer samatha de vipassana ; appelez cela simplement la pratique du
Dhamma. Et puis menez cette pratique à partir de votre esprit. Qu’est-ce que
l’esprit ? L’esprit est ce qui reçoit ou qui a conscience des impressions
sensorielles. A certaines il réagit avec plaisir, à d’autres avec répulsion. Ce
récepteur d’impressions nous conduit au bonheur et à la souffrance, au bien et
au mal, mais il n’a aucune forme. Nous imaginons qu’il s’agit d’un « soi »
mais en réalité ce n’est qu’un namadhamma.
Le bien a-t-il une forme ? Et le mal ? Le bonheur et la souffrance
ont-ils une forme ? Vous ne les trouverez nulle part. Sont-ils ronds ou
carrés ? Courts ou longs ? Vous les voyez ? Ces choses-là sont namadhamma, on ne peut les comparer aux
choses matérielles, elles n’ont pas de forme … et cependant nous savons
qu’elles existent.
C’est pourquoi il est
recommandé de commencer la pratique en calmant le mental. Mettez toute votre attention
dans le mental. Quand il est attentif, il est en paix. Certaines personnes
n’ont pas envie d’être attentives, elles veulent seulement avoir la paix, une
sorte de rideau noir, de « black out », et ainsi elles n’apprennent jamais
rien. Si vous ne vous basez pas sur « ce qui sait » en vous, sur quoi
reposera votre pratique ?
S’il n’y a pas de long, il n’y a pas de
court ; s’il n’y a pas de bien, il n’y a pas de mal. De nos jours, les
gens passent leur temps à étudier, à rechercher le bien et le mal, mais ils ne
savent rien de ce qui est au-delà du bien et du mal. Ils ne connaissent que le
bien et le mal : « Je ne vais prendre que ce qu’il y a de bien, je ne veux
rien savoir de ce qui est mal. Pourquoi m’en préoccuper ? » Si vous
essayez de ne prendre que ce qui est bon, très vite cela se transformera en
mal. Le bien mène au mal. Les gens étudient le court et le long mais ce qui
n’est ni court ni long, ils n’en savent rien du tout.
Ce couteau a une lame, une monture et un
manche. Pouvez-vous ne soulever que la lame ? Pouvez-vous ne soulever que
la monture ou que le manche ? Les trois font partie du même couteau et
quand vous soulevez le couteau vous les soulevez tous les trois.
Exactement de la même manière, si vous
soulevez ce qui est bien, le mal suivra. Les gens recherchent le bien et
essaient d’éloigner le mal mais ils n’étudient pas ce qui n’est ni bien ni mal.
Si vous n’étudiez pas cela, vous n’en verrez jamais la fin. Si vous prenez le
bien, le mal suivra. Si vous choisissez le bonheur, le malheur suivra.
S’accrocher aux bonnes choses et refuser les mauvaises, c’est pratiquer un
Dhamma pour enfants, c’est comme un jouet. Bien sûr, c’est acceptable jusqu’à
un certain point, mais si vous vous emparez du bien, le mal suivra. Le bout de
cette voie-là est incertain.
Prenez un exemple simple. Vous avez des
enfants. Disons que vous ne voulez leur donner que de l’amour et ne jamais
éprouver de la haine envers eux. Ceux qui pensent ainsi ne connaissent rien à
la nature humaine. Si vous vous accrochez à l’amour, la haine s’ensuivra. De
même, les gens décident d’étudier le Dhamma pour développer la sagesse en
étudiant le bien et le mal d’aussi près que possible. Et puis qu’est-ce qu’ils
en font ? Ils essaient de s’accrocher au bien et le mal s’ensuit. Tout cela
parce qu’ils n’ont pas étudié ce qui est au-delà du bien et du mal. C’est cela
que vous devez étudier.
Je les entends dire : « Je veux
devenir comme ceci » ou : « Je veux devenir comme cela », mais jamais
ils ne disent : « Je ne vais rien devenir du tout parce qu’il n’y a pas
vraiment de ‘je’. » Cela, ils ne l’étudient pas. Tout ce qu’ils veulent,
c’est obtenir ce qui est bien. S’ils l’obtiennent, ils s’y complaisent et puis
si les choses vont trop bien, elles commencent à aller mal et c’est ainsi que
les gens passent leur temps à être ballottés dans tous les sens.
Pour réussir à calmer l’esprit et prendre
conscience du récepteur des impressions sensorielles, nous devons observer
comment il fonctionne, suivre « Ce qui sait », entraîner l’esprit jusqu’à
le purifier complètement. Jusqu’où le purifier ? Quand l’esprit est
vraiment pur, il est au-dessus du bien et du mal, au-dessus de la pureté
elle-même. Il est achevé. C’est là que la pratique s’arrête.
Ce que l’on appelle « s’asseoir en
méditation » ne permet d’obtenir qu’une paix temporaire mais même dans
cette sorte d’apaisement peuvent surgir certaines expériences. Si quelque chose
se produit, il doit y avoir une « présence » pour en prendre
conscience, pour comprendre, observer, investiguer. Si l’esprit est complètement
amorphe, ce n’est pas très fructueux. En position assise, certaines personnes
ont l’air très réservé et croient qu’elles méditent paisiblement mais la
véritable paix n’est pas seulement avoir l’esprit au calme. Ce n’est pas la
paix qui dit : « Puisse-je être heureux et ne jamais connaître la
souffrance. » Avec cette sorte de paix, même l’obtention du bonheur finit par
être insatisfaisante et la souffrance apparaît. Ce n’est que lorsque vous
pourrez amener votre esprit au-delà du bonheur et de la souffrance que vous
trouverez la paix véritable. Telle est la paix véritable. Telle est la matière
que la plupart des gens n’étudient jamais, qu’ils ne voient jamais vraiment.
La façon juste d’entraîner l’esprit est
de le rendre lumineux, de développer la sagesse. Ne croyez pas qu’entraîner
l’esprit consiste seulement à s’asseoir tranquillement. Cela c’est le rocher
qui recouvre l’herbe. Certains peuvent s’en enivrer. Ils croient que le
samadhi, c’est s’asseoir mais ce n’est là qu’un des sens de ce mot. En réalité,
si l’esprit connaît le samadhi, alors marcher est samadhi, s’asseoir est
samadhi, être debout est samadhi, être allongé est samadhi. Tout est pratique.
Certaines personnes se plaignent en
disant : « Je ne peux pas méditer, je suis trop agité. A chaque fois que
je m’assois je pense à ceci et à cela … Je n’y arrive pas. J’ai trop de mauvais
karma. Je ferais mieux d’épuiser mon mauvais karma d’abord et puis je
reviendrai essayer de méditer. » Essayez pour voir ! Essayez
d’épuiser votre mauvais karma !
Voilà comment pensent les gens. Pourquoi
pensent-ils ainsi ? Il faut que nous étudiions ces soi-disant
empêchements. Quand nous nous asseyons pour méditer, l’esprit s’empresse de
s’échapper. Nous le suivons et essayons de le ramener à la conscience et puis
nous reprenons l’observation … et il s’échappe à nouveau. Voilà ce que vous devez
étudier. La plupart des gens refusent de tirer leçon de la nature, comme un
mauvais écolier qui refuse de faire ses devoirs. Ils refusent de voir comment
l’esprit change. Comment voulez-vous développer la sagesse ? C’est
précisément avec ces changements que nous devons vivre. Quand nous constatons
que l’esprit est ainsi, sans cesse changeant, quand nous constatons que c’est
tout simplement sa nature d’être ainsi, nous le comprenons. Il faut que nous
soyons conscients de notre esprit quand il pense du bien et quand il pense du
mal, quand il passe de l’un à l’autre. Il faut le voir. Si nous comprenons bien
cela, alors même quand l’esprit pense, nous pouvons être en paix.
Imaginons, par exemple, que vous ayez un
singe apprivoisé chez vous. Les singes ne restent pas longtemps inactifs, ils
aiment sauter partout en s’accrochant à tout ce qu’ils trouvent ; c’est
dans leur nature. Et puis vous venez au monastère et vous y voyez ce singe. Il
n’est pas plus calme que le vôtre, il saute partout lui aussi, mais cela ne
vous dérange pas, n’est-ce pas ? Pourquoi ? Parce que vous avez déjà
apprivoisé un singe et vous savez comment ils sont. Il suffit de connaître un
seul singe et, quel que soit le nombre de régions que vous traversez ou le
nombre de singes que vous voyez, ils ne vous dérangeront pas, n’est-ce
pas ? C’est ce que fait celui qui comprend les singes.
Si vous comprenez les singes vous ne
deviendrez pas singe. Par contre si vous ne les comprenez pas, vous pouvez
devenir singe vous-même. Vous saisissez ? Quand vous voyez le singe attraper
ceci ou cela, vous criez : « Eh ! Toi ! » Vous
vous mettez en colère : « Cette sale bête ! » C’est ce que fait
celui qui ne connaît pas les singes. Celui qui les connaît voit que le singe
qu’il a chez lui et celui du monastère sont pareils. Pourquoi se laisser
perturber par eux ? Il vous suffit de savoir comment se comportent les
singes et ensuite vous pouvez être en paix.
La paix est ainsi. Il faut être
conscient des sensations. Certaines sont agréables et d’autres désagréables
mais cela est secondaire, c’est leur affaire. Tout comme pour les singes qui,
au fond, sont tous pareils. Nous finissons par comprendre que les sensations
sont parfois agréables et parfois désagréables et que c’est dans leur nature.
Une fois que nous les comprenons clairement ainsi, nous pouvons les reconnaître
pour ce qu'elles sont et les laisser passer. Les sensations sont incertaines.
Elles sont impermanentes, insatisfaisantes et sans soi. Tout ce que nous
percevons est ainsi. Quand les yeux, les oreilles, le nez, la langue, le corps
ou l’esprit reçoivent des sensations, sachons les reconnaître tout comme nous
reconnaissons la nature des singes. Ainsi nous pourrons être en paix.
Quand les sensations
s’éveillent, prenez-en simplement conscience — mais n'allez pas courir
après ! Les sensations sont incertaines : elles sont comme ceci un instant,
et comme cela l’instant d’après. Leur existence est liée au changement, tout
comme notre existence à tous est liée au changement. Pour vivre il faut
respirer et, quand on respire, l’air est expiré et puis il doit être inspiré.
Ce changement est indispensable. Essayez d’inspirer sans expirer ou d’expirer
sans inspirer … Vous y arrivez ? Si ce changement n'avait pas lieu,
combien de temps pourriez-vous tenir ? L’expiration et l’inspiration sont
toutes deux nécessaires.
Il en va de même des
sensations. Elles sont indispensables. Sans elles vous ne pourriez pas
développer la sagesse. Sans le mal, le bien n’existerait pas. Il faut d’abord
voir juste pour percevoir ce qui est erroné, et il faut comprendre qu’une chose
est erronée avant de voir juste. Ainsi vont les choses.
Pour le chercheur sérieux,
plus il y a de sensations, mieux c’est. Mais beaucoup de méditants essaient de
les éviter, refusent de se colleter avec elles. Comme le vilain garçon qui ne
veut pas aller à l’école ni écouter son professeur. Les sensations sont un
enseignement. Quand nous sommes clairement conscients de la nature des sensations,
nous pratiquons le Dhamma. Ressentir la paix au cœur même des sensations, c’est
comme comprendre le singe du monastère. Quand vous avez compris comment
agissent les singes, ils ne vous dérangent plus. Il en va de même pour la
pratique du Dhamma. Le Dhamma n’est pas loin de nous, au contraire : il
est ici même, en nous. Le Dhamma n’est pas une histoire d’anges dans les airs
ou quoi que ce soit de ce genre. Il s’agit de nous, de ce que nous faisons à
cet instant précis.
Observez-vous. Voyez comment
vous passez du bonheur à la tristesse, du plaisir à la douleur ou de l’amour à
la haine … C’est cela, le Dhamma. Vous le voyez ? Il faut avoir conscience
de ce Dhamma, étudier tout ce dont vous faites l’expérience.
Avant d’abandonner les
sensations, il faut les connaître. Quand vous aurez vu que les sensations sont
impermanentes, elles ne vous dérangeront plus. Dès qu’une sensation apparaît,
dites-vous : « Hum, rien de permanent, là-dedans. » Quand votre humeur
change : « Hum,impermanence. » Vous pouvez être en paix avec ces
phénomènes, tout comme lorsque vous voyez le singe et qu’il ne vous dérange
pas. Si vous connaissez la vraie nature des sensations, vous comprenez le
Dhamma. A ce moment-là, vous pouvez abandonner les sensations, sachant
clairement qu’elles sont toutes, absolument toutes, impermanentes.
Ce que nous appelons ici « impermanence »,
c’est le Bouddha. Le Bouddha est le Dhamma. Le Dhamma est caractérisé par
l’impermanence. Quiconque perçoit l’impermanence des choses, perçoit leur
réalité immuable. Ainsi est le Dhamma et ainsi est le Bouddha. Si vous percevez
l’un, vous percevez l’autre. Si vous êtes conscients de anicca, l’impermanence de toute chose, vous saurez lâcher
prise et ne plus vous accrocher aux choses.
Vous dites : « Ne
cassez pas mon verre ! » Pouvez-vous empêcher que se casse un objet
dont la nature est d’être cassable ? S’il ne se casse pas aujourd’hui, il se
cassera plus tard. Si vous ne le cassez pas vous-même, quelqu’un d’autre le
fera, et si personne ne le fait, alors ce sera peut-être une poule qui le
cassera ! Le Bouddha nous apprend à accepter ces choses-là. Il a pénétré
la véritable nature des choses, il a vu que, quelque part, ce verre est déjà
cassé. A chaque fois que vous utilisez ce verre, vous devriez considérer qu’il est
déjà cassé. Est-ce que vous comprenez cela ? C’est ainsi que le Bouddha
concevait les choses. Il voyait le verre cassé dans le verre intact. Un jour
viendra, inévitablement, où il se brisera. Développez cette façon de voir les
choses. Utilisez le verre, prenez-en soin jusqu’au jour où il vous glissera des
doigts et crac ! Mais ce ne sera pas un problème.
Pourquoi ? Parce que vous aurez compris et accepté sa nature « cassable »
avant qu’il ne se casse.
Mais, en général, les gens
disent : « J’aime tant ce verre, pourvu qu’il ne se casse jamais. »
Plus tard, si le chien le casse : « Je pourrais tuer cette sale
bête ! » et vous êtes furieux contre votre chien pour avoir brisé le
verre. Si c’est l’un de vos enfants qui le casse, vous lui en voudrez tout
autant. Pourquoi ? Parce que vous vous êtes enfermé dans un barrage dont
l’eau ne peut pas s'écouler. Vous avez érigé un barrage sans vanne, alors il ne
lui reste plus qu’à déborder, n’est-ce pas ? Quand vous construisez un
barrage, vous devez prévoir une vanne. Ainsi, quand l’eau monte trop, elle peut
se déverser en toute sécurité dès que vous ouvrez la vanne. Il faut absolument
avoir une « valve de sécurité » comme cela. L’impermanence est la valve de
sécurité des Etres Eveillés. Avec cette conscience des choses, vous serez en
paix.
Debout, en marche, assis ou
allongé, pratiquez constamment en utilisant sati,
l’attention, pour observer et protéger l’esprit, c’est cela le samadhi et c’est
aussi la sagesse. Les deux sont semblables, même s’ils se présentent différemment.
Si nous sommes vraiment
conscients de l’impermanence, nous percevrons ce qui est permanent. La
permanence c’est que tout doit inévitablement être ainsi et pas autrement.
Comprenez-vous cela ? Même si vous ne comprenez que cela, vous pouvez
connaître le Bouddha et lui rendre réellement hommage.
Tant que vous ne rejetterez
pas les enseignements du Bouddha, vous ne souffrirez pas, tandis que si vous
les rejetez, vous connaîtrez la souffrance. Dès que vous rejetez ses
enseignements sur l’impermanence, l’insatisfaction et le non-soi, la souffrance
apparaît. Même si vous ne pouvez pas pratiquer davantage, c’est
suffisant : vous ne connaîtrez pas la souffrance ou, si elle se fait
sentir, vous saurez l’apaiser facilement et cela évitera qu'elle ne réapparaisse
à l’avenir. C’est là que s'arrête notre pratique : au moment où cesse la
souffrance. Et pourquoi la souffrance cesse-t-elle ? Parce que nous avons
éliminé sa cause, samudaya.
Il n’est pas nécessaire
d’aller plus loin, il suffit de savoir cela et de méditer dessus. Si vous avez
les Cinq Préceptes[1]
comme base de votre conduite, il est inutile d’aller étudier le Tipitaka.
Concentrez-vous d’abord sur les Cinq Préceptes. Au début vous commettrez des
erreurs mais, quand vous le constaterez, arrêtez-vous, faites marche arrière et
recentrez-vous sur les préceptes. S'il vous arrive de dévier encore et de
commettre une autre erreur, reprenez-vous dès que vous en avez conscience.
En pratiquant ainsi, votre
attention sera plus aiguisée, plus régulière, un peu comme l’eau qui coule
d’une bouilloire. Si on la penche un petit peu, les gouttes tombent doucement
…plop … plop …plop … Si on la penche un peu plus, les gouttes
tombent plus rapidement … plop, plop, plop … Et si on penche la bouilloire
encore davantage, les « plops » disparaissent et l’eau coule
régulièrement. Où sont partis les « plops » ? Ils ne sont partis nulle
part, ils se sont transformés en un flux régulier.
Il faut parler du Dhamma
comme cela, en faisant des comparaisons, parce que le Dhamma n’a pas de forme.
Est-il rond ? Est-il carré ? Nul ne peut le dire. La seule façon d’en
parler est au moyen de comparaisons comme celle-ci. Ne croyez pas que le Dhamma
soit loin de vous. Il est ici même avec vous, tout autour de vous.
Regardez : vous êtes heureux un moment et puis malheureux et puis en
colère … Tout cela, c’est le Dhamma. Observez et comprenez. Quelle que soit la
cause de votre souffrance, vous devez y remédier. Si la souffrance perdure,
c’est que vous ne percevez pas encore les choses clairement. Si vous perceviez
les choses clairement, vous ne souffririez pas, parce que la cause de la souffrance ne serait plus là. Si la souffrance est toujours
présente, si les choses sont encore difficiles pour vous, c’est que vous n’êtes
pas encore sur la bonne voie. A chaque fois que vous vous sentez coincé ou que
vous souffrez trop, c’est que vous avez tout faux. Et à chaque fois que vous
nagez dans le bonheur et que vous flottez sur un nuage … même chose ! Vous avez
encore tout faux.
Si vous pratiquez ainsi,
vous serez attentif à tout instant et dans toutes les postures. Avec sati, l’attention et sampajañña, l’observation de soi, vous saurez reconnaître le bien et le mal, le
bonheur et la souffrance, et le fait d'en être conscient vous donnera les
moyens d’y faire face.
C’est ainsi que j’enseigne
la méditation. Quand c’est le moment de vous asseoir en méditation,
asseyez-vous, il n’y a rien de mal à cela, au contraire. Mais on ne médite pas
seulement assis. Il faut donner à votre esprit l’occasion de vivre pleinement
les choses, permettre à ces choses de se dérouler et percevoir ainsi leur
véritable nature. Comment les étudier ? Voyez-les comme étant impermanentes,
imparfaites et sans soi. Tout est incertain : « Comme c’est beau ! Il
me le faut absolument » — il n’y a rien de sûr là-dedans. « Je n’aime pas cela
du tout » — pas sûr. Est-ce vrai ? Absolument, aucune erreur
possible. Peu importe qu'une chose vous attire ou pas, souvenez-vous simplement
que rien n'est sûr.
Certains plats paraissent
délicieux mais vous devez vous rappeler, là encore, que rien n’est sûr. Cela
peut paraître tout à fait sûr, absolument délicieux mais vous devez tout de
même vous dire « Pas sûr ! » Si vous voulez vérifier, tentez une
expérience : mangez de votre plat préféré tous les jours — absolument tous les
jours, j’insiste. Bientôt vous allez vous en lasser et vous direz : « Ce n’est
plus aussi bon, à présent. » Et plus tard : « En fait, je préfère tel
autre plat. » Mais cela n'est pas sûr non plus !
Permettez aux choses de
s'écouler librement, comme l'inspiration et l'expiration. Les deux sont
nécessaires, la respiration dépend de cette alternance. De même, tout dépend du
changement.
Ces choses-là sont en nous
et nulle part ailleurs. Si nous mettons fin au doute, alors, que ce soit assis,
en marche, debout ou couché, nous serons en paix. Le samadhi ne se limite pas à
la position assise. Certains méditants restent assis jusqu'à être à moitié
hébétés, on les croirait morts, ils ne savent même plus où ils sont. Ne tombez
pas dans ces extrêmes : si vous sentez venir la somnolence, marchez ou changez
de posture. Développez la sagesse. Si vous êtres vraiment épuisé, reposez-vous
mais, sitôt réveillé, ne vous rendormez pas : reprenez votre pratique ! C'est
ainsi qu'il faut pratiquer, en utilisant son bon sens de même que sagesse et mesure.
Que votre pratique s'appuie
avant tout sur l'observation du corps et du mental. Voyez leur impermanence et
tout le reste s'ensuivra. Pensez-y quand vous vous régalez d'un bon plat.
Dites-vous : « Pas sûr. » Mettez vite votre réaction K.O. au lieu que ce soit
elle qui vous mette K.O. à chaque fois. Quand vous n'aimez pas quelque chose,
vous vous contentez d'en souffrir : voilà comment les situations nous mettent
K.O. ! « Si elle m'aime, je l'aime aussi » — et encore une claque ! Jamais
vous n'arriverez à les mettre K.O. comme cela. Voyez plutôt les choses ainsi :
à chaque fois que quelque chose vous plaît, dites-vous simplement : « Ce n'est
pas sûr ! » Il faut aller un peu à contre-courant de nos attirances et de nos
répulsions pour réellement voir le Dhamma.
Et puis pratiquez dans
toutes les postures : assis, en marchant, debout ou couché. Vous êtes capable
de ressentir une émotion comme la colère dans n'importe quelle position,
n'est-ce pas ? Vous pouvez être en colère aussi bien assis, debout, qu'en
marchant ou allongé. Vous pouvez, de même, ressentir une envie dans n'importe
quelle posture. Alors soyez cohérents et étendez votre pratique à toutes les
positions possibles. Et puis, ne faites pas semblant de pratiquer, faites-le vraiment.
Nous en arrivons maintenant
au point le plus important. Si vous savez que tout est impermanent, vos pensées
vont se détendre petit à petit. Quand on réfléchit à l'incertitude liée à toute
chose qui passe, on constate qu'il en va de même pour tout. Dès lors, à chaque
fois que quelque chose arrive, on se dit simplement : « Tiens, voilà encore
quelque chose ! »
Si votre esprit est
tranquille, il sera exactement comme une eau calme qui coule. Avez-vous déjà vu
une eau calme couler ? Ah, voilà ! Vous avez vu soit une eau couler soit une
eau calme mais vous n'avez jamais vu une eau calme couler. C'est précisément
là, à ce point où votre pensée, même apaisée, ne peut vous conduire, que vous
pouvez développer la sagesse. Votre esprit sera comme une eau qui coule et
pourtant il sera calme. Il vous paraîtra presque immobile et pourtant il
coulera. C'est pourquoi je dis que c'est « une eau calme qui coule. »
C'est là que la sagesse peut s'éveiller.