Le Dhamma de la Forêt


L’esprit méditatif

Ayya Khema


Traduction de Jeanne Schut

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Première partie de la transcription de la Retraite intitulée Here and Now


Les gens sont souvent surpris quand ils découvrent qu’il n’est pas facile de méditer. Vu de l’extérieur, cela semble tellement simple : on s’assoit sur un coussin et on observe sa respiration. Que pourrait-il y avoir de difficile à cela ? La difficulté vient du fait que nous ne sommes aucunement préparés à ce genre d’exercice. Notre esprit, nos sens et nos ressentis sont habitués à évoluer dans le monde, c’est-à-dire dans la société de consommation dans laquelle nous vivons. Or la méditation ne relève pas de la consommation – c’est impossible : il n’y a rien à acheter, à vendre ou à organiser dans la méditation. Mais la plupart des gens ne changent pas d’attitude quand ils méditent… et cela ne fonctionne pas.

Nous devons être patients envers nous-mêmes. Il faut du temps avant que la méditation ne devienne véritablement un état d’esprit disponible à tout moment parce que le monde aura perdu de son importance. « Le monde », ce n’est pas seulement la société de consommation ; c’est tout ce que l’on y vit, tout ce qui nous relie, les idées, les espoirs et les souvenirs, tous les rejets et les résistances, toutes nos réactions.

Dans la méditation, il arrive que l’on entrevoie brièvement la possibilité de se concentrer mais on n’arrive pas à maintenir cette vision ; elle va et vient jusqu’à ce que l’esprit se retrouve à son point de départ. Pour contrecarrer cette tendance, il faut être bien déterminé à faire de sa vie une vie de méditation. Cela ne signifie pas que l’on doive méditer du matin au soir – je ne connais personne qui le fasse – ni que l’on néglige ses devoirs et ses obligations car ceux-ci sont importants dans la mesure où ils nous incombent. Cela signifie plutôt être très attentifs à nous-mêmes dans toutes nos actions et réactions, pour nous assurer que tout se passe dans la lumière du Dhamma, de la vérité – et cela s’applique aux plus petits détails de notre vie : ce que nous mangeons, ce que nous écoutons, ce dont nous parlons. C’est alors seulement que notre esprit pourra avoir les qualités requises quand nous nous assiérons en méditation. Cela signifie donc rester tournés vers une observation intérieure où que nous soyons ; cela ne nous empêche pas d’avoir des conversations avec les autres mais en restant attentifs au contenu de la discussion.

Ce n’est pas facile et l’esprit s’égare souvent mais nous pouvons devenir conscients de ses écarts. Si nous ne sommes même pas conscients d’avoir perdu l’attention et l’observation intérieure, c’est que nous ne sommes pas encore sur la voie de la méditation. Par contre, si la qualité du Dhamma est bien établie dans notre esprit, la méditation a de bonnes chances de porter des fruits.

Plus nous connaissons le Dhamma, plus nous sommes en mesure de voir si nous sommes en harmonie avec la direction qu’il propose. Il n’y a aucune raison de nous blâmer si nous n’y parvenons pas mais, le moins que nous puissions faire, c’est connaître cette direction et être conscients quand nous nous en éloignons. Nous pratiquons alors pour nous rapprocher de plus en plus de la réalité absolue, jusqu’à, un jour, être nous-mêmes le Dhamma.

Il y a une différence entre celui qui connaît le Dhamma et celui qui le pratique. Celui qui le connaît comprend peut-être les mots et les concepts mais celui qui le pratique ne sait qu’une chose : il souhaite devenir cette vérité. Les mots sont un moyen utile pour communiquer mais ils ont aussi le pouvoir de solidifier les idées. C’est pour cette raison que les mots ne peuvent jamais révéler la vérité : seule l’expérience personnelle le peut. Nous obtenons cette expérience en prenant conscience de ce qui se passe en nous et en comprenant pourquoi les choses sont comme elles sont. Cela signifie que nous combinons l’observation au questionnement sur pourquoi nous pensons, parlons ou réagissons comme nous le faisons. Si nous n’utilisons pas notre esprit de cette manière, la méditation continuera à être difficile ; nous l’arrêterons et la reprendrons sans grand résultat. Quand la méditation ne leur apporte pas de joie, les gens n’ont aucun mal à ne plus y penser.

Sans une expérience et un esprit méditatifs, le Dhamma ne peut s’élever dans le cœur car le Dhamma n’est pas une affaire de mots. Le Bouddha a pu verbaliser son expérience intérieure pour notre bien, pour nous donner une direction à suivre, et ainsi la voie a été tracée. Mais c’est tous seuls que nous devons faire le voyage.

Pour avoir un esprit méditatif, il est important de développer certaines qualités intérieures. Les graines de ces qualités sont déjà en nous, sinon nous ne pourrions pas les cultiver. Si quelqu’un veut avoir des fleurs dans son jardin sans qu’il y ait des graines, il pourra toujours arroser et fertiliser sa terre, rien ne poussera. La méditation permet d’arroser et de fertiliser l’esprit ; quand aux mauvaises herbes, il faut les arracher au quotidien. Dans tous les jardins, les mauvaises herbes semblent toujours mieux pousser que les fleurs. Il faut beaucoup de force pour déraciner ces mauvaises herbes mais il n’est pas difficile de les couper. Quand on les coupe régulièrement, avec persévérance, les racines finissent par perdre de leur force et il devient facile de les arracher. Couper et déraciner les mauvaises herbes nécessite assez d’introspection pour savoir distinguer une mauvaise herbe d’une fleur. Nous devons être très sûrs de nous pour ne pas arracher toutes les fleurs et laisser les mauvaises herbes. Un jardin en friche n’est pas spécialement beau à voir.

Le cœur et l’esprit des gens contiennent généralement une quantité égale de fleurs et de mauvaises herbes. Nous sommes nés avec les trois racines du mal : l’avidité, l’aversion et l’ignorance de la réalité ; et avec les trois racines du bien : la générosité, la gentillesse et la sagesse. N’est-il pas judicieux d’essayer de se libérer des trois racines qui engendrent tous les problèmes, toutes nos expériences et réactions douloureuses ?

Si nous voulons éliminer ces trois racines, nous devons commencer par regarder ce qu’elles produisent. En tant que racines, elles sont cachées dessous mais elles donnent des pousses qui se manifestent en surface. Cela, nous pouvons le voir en nous-mêmes. A cause de notre ignorance de la réalité ultime des choses, nous manifestons du désir et de la haine. Il existe différentes facettes au désir et à la haine, les plus simples et les plus communes étant : « J’aime ceci, je le veux » et « Je n’aime pas cela. Je n’en veux pas ». La plupart des gens pensent que ces réactions sont parfaitement justifiées et pourtant, il s’agit bien là de désir et de haine. Nos racines ont donné toutes sortes de repousses différentes. Dans un jardin, on peut trouver trente ou quarante variétés de mauvaises herbes différentes ; nous avons au moins autant de pensées et d’émotions malsaines. Elles ont une forme et une force différentes mais elles proviennent toutes des mêmes racines.

Comme nous ne sommes pas encore capables de nous attaquer aux racines, nous devons travailler sur ce qui apparaît en surface. Quand nous cultivons les bonnes racines, elles deviennent si fortes et puissantes que les mauvaises herbes n’ont plus de quoi se nourrir. Tant que nous autorisons la présence de mauvaises herbes dans notre jardin, nous retirons les nutriments nécessaires aux belles plantes au lieu de les cultiver de plus en plus. Ce travail se situe au niveau de nos activités quotidiennes et c’est ce qui permet ensuite que la méditation soit le produit naturel de notre état d’esprit.

Pour le moment, nous essayons de transformer notre esprit ordinaire pour qu’il devienne un esprit méditatif. Pour quelqu’un qui n’a pas encore beaucoup pratiqué la méditation, c’est difficile. Nous n’avons qu’un seul esprit et nous l’emportons avec nous dans chacune de nos activités comme dans la méditation. Si nous avons l’intuition que la méditation peut nous apporter la paix et le bonheur, nous devons veiller à avoir déjà un esprit méditatif quand nous nous installons en position assise. Sinon il est trop difficile, à ce moment-là, de passer du mode hyperactif au mode calme.

L’état d’esprit que nous devons développer pour la méditation est bien décrit par le Bouddha. Les deux points importants sont le développement de l’attention et l’apaisement des sens. L’attention tournée vers l’intérieur peut parfois être remplacée par l’attention tournée vers l’extérieur car, dans certaines circonstances, il s’agit d’une partie essentielle de la pratique. Le monde s’impose à nous, c’est indéniable.

Tourner l’attention vers l’extérieur signifie également avoir un regard complètement neuf en voyant un arbre, par exemple. Ne pas avoir des pensées habituelles comme : « Quel bel arbre » ou : « J’aimerais bien en avoir un pareil dans mon jardin », mais plutôt remarquer qu’il y a des feuilles vivantes et d’autres mortes, qu’il y a des plantes qui poussent, d’autres qui sont arrivées à maturité et d’autres qui sont en train de mourir. Nous pouvons être témoins de la naissance, de la croissance et de la décomposition tout autour de nous. Nous pouvons comprendre parfaitement l’avidité en observant des fourmis, des moustiques ou des chiens. Au lieu de les considérer comme une gêne, voyons-les comme des occasions de nous instruire. Les fourmis, les moustiques et les chiens qui aboient sont des enseignants qui ne nous laissent pas en paix tant que la leçon n’a pas été parfaitement comprise. Quand nous voyons tout à la lumière de la naissance, de la décomposition, de la mort, du désir, de la haine et de l’ignorance, nous regardons dans un miroir toutes les formes de vie autour de nous, et le Dhamma se déploie alors sous nos yeux. Chacun de nous proclame constamment la vérité du Dhamma ; simplement nous n’y prêtons pas assez attention.

Nous pouvons utiliser l’attention pour constater que tout ce qui existe se compose des quatre éléments – la terre, le feu, l’eau et l’air – et puis chercher à voir quelle est la différence entre nous et tout le reste. Quand nous prenons la pratique au sérieux et que nous considérons ainsi toutes les formes de vie, nous trouvons la vérité autour de nous aussi bien qu’en nous. Rien d’autre n’existe.

Cette observation nous donne la capacité de laisser derrière nous la vie du monde où l’esprit passe d’une chose à l’autre, à toute vitesse, sans jamais connaître un instant de paix ; où l’esprit est soit las et indifférent, soit hargneux et avide. Mais quand nous regardons les choses telles qu’elles sont vraiment, nous nous rapprochons de ce que le Bouddha a enseigné par compassion pour tous les êtres qui errent dans le cycle du samsara, d’une souffrance à une autre. Il a montré la voie pour que des gens comme nous puissent s’éveiller à la vérité.

Nous ne devrions ni croire ni douter de ce que nous entendons ou lisons ; simplement le vérifier par nous-mêmes. Si nous mettons tout notre cœur et toute notre attention dans cette pratique, nous découvrirons qu’elle change notre regard sur la vie et la mort. Faire les choses de tout son cœur est une nécessité, quoi que l’on entreprenne. Si on se marie sans y croire, il y a peu de chances que le mariage fonctionne. Une pratique du Dhamma entreprise sans enthousiasme a pour résultat une mauvaise compréhension désordonnée. Pratiquer de tout son cœur peut être mû par la dévotion et un esprit capable de dépasser les pensées et les activités ordinaires.

Il y a une autre facette de l’attention qui est la claire compréhension. L’attention, c’est simplement savoir, être conscient, sans déployer de faculté discriminative. L’attention n’évalue pas, ne juge pas ; elle est simplement pleinement consciente. La claire compréhension, quant à elle, a quatre aspects. Premièrement, elle pose la question : « Quel est mon but quand je pense, je parle ou j’agis ainsi ? » – la pensée, la parole et l’action étant nos trois ouvertures sur le monde. Ensuite, elle pose la question : « Est-ce que j’utilise les moyens les plus justes pour atteindre ce but ? » – ce qui exige sagesse et discernement. Troisième question : « Ces moyens sont-ils conformes au Dhamma ? » – ce qui signifie que l’on est capable de faire la distinction entre ce qui est sain et ce qui ne l’est pas. Le processus de la pensée est le premier qui doive être examiné car la parole et l’action iront dans son sens. Parfois les gens pensent que la fin justifie les moyens mais ce n’est pas vrai : les moyens comme la fin doivent être conformes au Dhamma. La quatrième étape consiste à vérifier si notre but a bien été atteint et, si ce n’est pas le cas, pour quelle raison.

Si nous gardons ces quatre étapes à l’esprit, nous allons ralentir, ce qui va beaucoup nous aider dans nos réactions. Il ne s’agit pas d’être inactif, ce n’est pas la solution, mais d’avoir un esprit méditatif qui observe ce que nous faisons. Quand nous utilisons l’attention et la claire compréhension, nous sommes obligés de prendre le temps d’observer les choses de près et cette vérification évite de faire des erreurs.

Notre façon erronée de penser risque de nous causer du mauvais karma et nous éloigne de la vérité dans des états d’esprit flous. Le Dhamma est droit et direct, simple et pur. Il faut un esprit pur pour rester proche de lui ; sinon, nous nous retrouvons en dehors, encore et encore.

L’attention tournée vers l’extérieur peut également s’étendre à d’autres personnes mais, dans ce cas, nous devons faire très attention. Voir et connaître d’autres personnes engendre des jugements négatifs. Si nous tournons notre attention vers d’autres personnes, nous devons comprendre que juger les autres, c’est créer du karma négatif. Nous pouvons être attentifs aux autres avec compassion. Observer les autres est l’un des passe-temps les plus populaires mais il est généralement pratiqué avec l’intention de critiquer. Toute personne non éveillée a des défauts ; même celui qui en est au troisième degré d’Eveil a encore cinq empêchements à dépasser. Que dire alors des personnes ordinaires ? Par contre, il peut être très utile d’utiliser les autres comme un miroir parce qu’en réalité ils reflètent qui nous sommes. En effet, nous ne pouvons voir chez les autres que ce que nous connaissons déjà sur nous-mêmes ; le reste nous échappe.

Si nous ajoutons la claire compréhension à notre attention, et que nous vérifions la validité de notre intention et des moyens employés pour y aboutir, nous éliminerons une grande partie de nos chagrins et de nos inquiétudes. Nous développerons une prise de conscience qui fera, de chaque jour et de chaque instant, une aventure. La plupart des gens se sentent brimés et surchargés. Ils ont trop ou trop peu à faire ; pas assez d’argent pour faire ce qui leur plaît ; ou bien ils se démènent dans tous les sens pour essayer de s’occuper. Tout le monde veut échapper à des conditions insatisfaisantes mais aucun mécanisme d’échappatoire n’apporte de véritable joie intérieure. Pourtant, avec l’attention et la claire compréhension, le simple fait de regarder un arbre est fascinant. Cette pratique apporte une nouvelle dimension à notre vie, une vivacité d’esprit qui nous permet de saisir « le tout » au lieu d’être limités par la famille, le travail, les espoirs et les rêves. Ainsi, nous pouvons grandir parce que nous sommes fascinés par ce que nous voyons autour de nous et en nous, et que nous voulons explorer toujours plus avant. Il ne s’agit pas de « mon » esprit, « mon » corps, « mon » arbre, mais simplement des phénomènes tout autour de nous qui nous offrent la salle de classe la plus fascinante et la plus stimulante qui soit. Notre intérêt pour la salle de classe augmente en même temps que notre attention se développe.

Pour que notre esprit devienne méditatif, nous avons également besoin d’apaiser nos sens. Il ne s’agit pas de les rejeter – ce serait ridicule – mais de les voir pour ce qu’ils sont. Mara, le grand tentateur, n’est pas un bonhomme avec une longue queue et une langue rouge feu ; les tentations viennent de nos propres sens. Nous ne sommes quasiment jamais conscients de ce qu’ils nous font quand ils nous attirent d’un objet intéressant à un son captivant, pour revenir ensuite à un objet visuel, à un contact ou à une idée. Il n’y a jamais de paix. Nous essayons constamment de saisir le plaisir de l’instant.

Il faut qu’un contact sensoriel passe très vite sinon il se transforme en souffrance. Imaginons, par exemple, que l’on vous offre un délicieux repas et que vous disiez à votre hôte : «  C’est très bon, je me régale » et que la personne réponde : « J’en ai encore beaucoup. Restez donc et mangez encore pendant deux ou trois heures ». Si vous l’écoutiez, vous seriez non seulement malade mais aussi dégoûté. Un repas peut durer vingt ou trente minutes, tout au plus. Chaque contact gustatif ne peut durer qu’une seconde, ensuite il faut mâcher et avaler. Si nous devions garder la nourriture plus longtemps dans la bouche, cela deviendrait très désagréable.

Imaginons que vous ayez très chaud et que vous alliez prendre une douche froide. Vous dites à l’ami qui vous attend dehors : « Je me sens bien mieux ; cette eau froide était très agréable » et l’ami répond : « Nous avons beaucoup d’eau froide. Tu peux rester sous la douche encore cinq ou six heures ». Vous seriez affreusement malheureux. On ne peut apprécier une douche froide que pendant dix ou vingt minutes tout au plus.

Tout ce qui dure trop longtemps engendre de la souffrance. Tous les contacts sensoriels passent vite parce que telle est leur nature. Il en va de même pour la vue : nos yeux sont toujours en train de clignoter ; nous ne pouvons même pas garder un contact visuel constant pendant tout le temps que nous regardons quelque chose. Nous regardons une peinture, par exemple, et nous la trouvons très belle. Quelqu’un dit : « Vous pouvez rester et la regarder pendant encore cinq heures ; le musée restera ouvert jusque-là ». Qui voudrait faire cela ? Nous ne pouvons pas regarder la même chose longtemps sans éprouver de l’ennui, perdre toute attention ou même nous endormir.

Les contacts sensoriels ne sont pas seulement limités à cause de leur incapacité à nous satisfaire. Ce sont, en réalité, des vagues qui vont et viennent. Si nous écoutons une jolie musique, au bout de quelques heures la même musique devient insupportable. Nos contacts sensoriels apportent, comme un miroir, le reflet d’une satisfaction qui n’a, en fait, aucune base réelle. C’est Mara qui nous égare constamment. Il y a une histoire à propos d’un moine, à l’époque du Bouddha, qui illustre l’excellence en matière de discipline des sens. Un couple marié se dispute et la femme décide de s’enfuir. Elle enfile ses plus beaux saris et tous ses bijoux en or les uns sur les autres, puis quitte sa maison. Plus tard, l’homme regrette de l’avoir laissé partir et la suit. Il court ici et là mais ne la trouve pas. Finalement, il rencontre un moine qui marche dans la rue. Il lui demande s’il a vu une femme en sari rouge avec de longs cheveux noirs qui portait beaucoup de bijoux autour du cou et des bras. Le moine répond : « J’ai vu deux rangées de dents qui passaient ».

Le moine n’avait prêté aucune attention aux concepts de femme, de longs cheveux noirs, de sari rouge ou de quantité de bijoux ; tout ce qu’il avait vu, c’était un être humain avec deux rangées de dents. Il avait apaisé ses sens à tel point que les objets perçus ne pouvaient plus le pousser à réagir d’une manière ou d’une autre. Quelqu’un d’ordinaire, à la vue de cette belle femme en sari rouge, couverte de bijoux, en train de courir, affolée, au milieu de la rue, aurait pu être tenté de la suivre. Mais deux rangées de dents qui passent n’ont aucune chance d’éveiller le désir. Voilà ce que signifie « apaiser les sens ».

Quand on trouve un serpent sur son chemin, on prend conscience que ce n’est pas un objet de répulsion ni de destruction mais simplement un être vivant qui se trouve dans les parages et c’est tout. Il n’y a rien à faire, rien qui nécessite une réaction de notre part. Si nous considérons le serpent comme une menace pour notre vie, bien entendu l’esprit va paniquer, tout comme l’esprit du moine aurait pu le faire s’il s’était dit : « Oh, que cette femme est belle ! »

Si nous veillons constamment sur nos sens, cela devient une habitude et ce n’est plus difficile. La vie est alors beaucoup plus paisible. Le monde, tel que nous le connaissons, est une prolifération infinie de couleurs, de formes, d’êtres différents, sans parler de la nature qui ne cesse de se développer. Chaque espèce d’arbre a des centaines de sous-espèces ; la nature prolifère. Nous-mêmes avons tous un aspect différent. Si nous ne veillons pas sur nos sens, cette prolifération dans le monde continuera à nous attirer, vie après vie. Il y a trop de choses à voir, à faire, à connaître ; trop de choses qui nous font réagir. Puisqu’il n’y a pas de fin à tout cela, nous ferions aussi bien de nous arrêter de nous tourner vers sens pour poser un regard profond à l’intérieur de nous-mêmes.

L’esprit méditatif est le fruit de l’attention, de la claire compréhension et de l’apaisement des sens. Ces trois aspects de la pratique doivent être développés chaque jour dans les activités ordinaires de la vie. La paix et l’harmonie en résulteront et notre méditation s’épanouira.