Etapes sur la Voie
Ayya Khema
Traduit par Hervé Panchaud
Extrait de "Here and
Now", 1989
Il
y a trois manières d'appréhender le Dhamma. L'une est au travers l'acquisition
de connaissances par l'étude des discours du Bouddha et en essayant de les
retenir le plus fidèlement possible. Cette approche est très utile pour la
propagation de l'enseignement grâce aux sermons et aux livres.
Une
autre manière est la dévotion : offrir des fleurs et de l'encens, réciter les
versets de dévotion, faire des offrandes et générer du mérite. La générosité et
les actions méritoires ont été fortement recommandées par le Bouddha, mais il
n'a pas accordé de valeur particulière au simple fait d’être en présence de moines
et de nonnes.
Une
fois, il y avait un moine qui était tellement ébloui par le Bouddha qu'il
voulait toujours pouvoir le regarder. Ce moine tomba malade un jour et il lui
fut impossible de voir le Bouddha ; il en fut déprimé. Les autres moines lui demandèrent
pourquoi il était si malheureux. Il expliqua qu'il était déprimé parce qu'il ne
pouvait pas voir le Bouddha. Celui-ci vint voir le moine malade et lui dit : « Que
voyez-vous dans cette forme vile ? Il n'y a rien à voir là. Celui qui me voit,
voit le Dhamma ; celui qui voit le Dhamma, me voit ».
La
troisième approche du Dhamma, celle de la pratique, a toujours été fortement
recommandée par le Bouddha. Il a dit qu'une personne ayant un respect et une
dévotion véritables est une personne qui vit selon l'Enseignement. Il existe un
certain nombre d’étapes à franchir lorsque nous abordons le Dhamma par le biais
de la pratique. La base de la pratique est la conduite morale, les actions
méritoires, créer du bon kamma. Sans cette base, nous n'avons pas suffisamment
de stabilité intérieure pour être en paix et en confiance avec soi-même, conditions
préalables à la méditation.
Cela
a parfois été mal interprété, comme si cela voulait dire que nous ne devrions
pas méditer sans le respect absolu des préceptes et sans avoir acquis l’attention
parfaite. Mais il ne peut pas en être ainsi puisque que c'est la méditation qui
nous aide à acquérir l'attention et qui nous donne une vision claire de
l'efficacité des préceptes.
L'aspect
suivant de la pratique est le contrôle de nos sens. Cela est souvent mentionné
par le Bouddha, et il est dit qu'il faut le répéter et s'en souvenir. Sans ce
contrôle de nos sens, nous sommes toujours exposés à la tentation du désir et
de l'avidité, ce qui ne fait que troubler l'esprit. Ce sont les contacts
sensoriels qui entrainent la luxure et la haine.
Nos
sens sont en permanence en action, au point que nous avons perdu de vue leur
impact, nous prenons pour acquis ce qu'ils nous donnent à percevoir et nous pensons
que les choses sont ainsi. Nous croyons que ce que nous voyons, entendons,
goûtons, touchons, sentons et pensons est l'exacte réalité telle que nous
l'interprétons. C'est une erreur fondamentale. Chacun fait l'expérience des
contacts des sens d'une manière personnelle.
Voici
un exemple : la nourriture que mangent les Occidentaux est considérée comme un
aliment pour bébé en Asie et la nourriture épicée de la cuisine asiatique est
comparable aux feux de l'enfer pour un palais occidental. Même une expérience
aussi élémentaire que la nourriture peut être vécue comme une expérience totalement
opposée. Nous pouvons en déduire que chacun de nous vit dans son propre monde. Or
les gens sont capables d’argumenter avec véhémence parce qu'ils croient que
leur monde est le seul véritable ; ils peuvent même aller jusqu'à s'entretuer
pour des différends non résolus.
On
a souvent posé ce genre de questions au Bouddha : « Le monde est-il
fini ou infini? Est-il éternel ou pas ? » Sa réponse était :
« Qu'est-ce que le monde? Le monde ce sont nos contacts sensoriels. »
Quand on lui posait de telles questions, le Bouddha renvoyait toujours celui
qui le questionnait à sa propre pratique. Quand nous savons que le monde dans
lequel nous vivons n’est qu’une interprétation de nos contacts sensoriels, nous
avons là matière à pratiquer. Qu'apporterait à notre pratique le fait de savoir
si le monde est ou non éternel ?
Nos
sens comprennent la pensée qui est une faculté presque toujours en activité. En
ce moment, le toucher, l'ouïe, la vue et la pensée sont sollicités. Quatre des
six sens sont en action. Parce que nos sens sont au travail tout au long de
notre vie, nous croyons que c’est la seule manière d’appréhender la vie et cela
crée notre profond désir de continuer à fonctionner de la sorte. Ce désir n'est
pas sans danger, ce dont la plupart des gens n'a pas conscience.
Inconsciemment, nous le savons tous, parce que c'est de là que viennent nos
peurs. Si nous prenons le temps de nous observer, nous verrons que nous
hébergeons de nombreuses peurs, qui portent des noms différents. Certaines
personnes ont peur des araignées ou des serpents, d'autres ont peur du noir ou
peur en avion, d'autres encore ont peur de voir l'être aimé mourir, ou encore
peur de perdre tout leur argent. Autant de noms pour exactement la même peur ;
la peur de perdre son identité, la peur de ce qui est déplaisant ou douloureux pour
nos sens et, en fin de compte, la peur de l'anéantissement. Pourtant la perte
de l'existence est l'aboutissement inéluctable de tout être vivant. C'est juste
une question de temps.
Ces
peurs sont causées par notre attachement aux sensations plaisantes de nos sens,
au fait que nous nous identifions à elles et que nous croyons qu'il n'y a pas
d'autre réalité que celle que nos sens nous donnent à percevoir. Naturellement,
nous souhaitons que cela dure. Quand des sensations désagréables surviennent
ensuite, nous voulons qu’elles cessent et que reviennent les sensations
agréables ressenties précédemment. Si les sensations désagréables sont
prédominantes, nous disons alors que nous ressentons beaucoup de dukkha.
Nous disons aussi parfois : « J'ai un problème ». En fait, nous
avons tous le même problème, à savoir que nous ne connaissons pas l'Eveil.
Quand nous parviendrons à comprendre que nos sensations sont passagères et que
la satisfaction qu'elles procurent sont une question d'opinion, il nous sera
plus facile de les laisser aller pendant notre méditation.
La
méditation ne peut se développer que lorsque nos sensations, et tout
particulièrement nos pensées, sont contenues. Si, par exemple, la sensation de
contact éprouvée dans la méditation assise est reconnue et vécue comme étant
déplaisante, l'esprit va s’y attarder. Se souvenir de ce que quelqu'un à pu
dire la veille, la semaine précédente ou même dix ans plus tôt, peut suffire
pour que l'esprit se mette à cogiter. Tout ceci est dû à notre attachement aux
sens et à notre identification à eux.
Les
sensations naissent de chaque contact des sens, il n'y a aucun moyen de changer
cela, mais nous pouvons nous arrêter de réagir à ces sensations, de croire qu’elles
nous appartiennent. Pour que nous soyons concentrés pendant la méditation, nous
devons cesser de réagir aux sensations qui proviennent de nos contacts sensoriels.
Plus nous pratiquons dans la vie courante, plus il nous sera facile d'être
concentrés pendant la méditation. Nous ne sommes pas obligés de nous laisser
entraîner par ces réactions naturelles à l'être humain. Les absorptions
méditatives (jhana) sont des états supra-mondains, et requièrent donc
des qualités supra-mondaines en nous. Chaque fois que le Bouddha a décrit le
chemin qui mène au Nibbana, il a inclus les absorptions méditatives comme un
élément de la pratique qui nous conduit à la réalisation profonde du Dhamma.
Le
contrôle de nos sens n'est pas seulement important durant la méditation, il
l'est aussi dans la vie quotidienne. Durant les retraites de méditation, alors
que nos sens ne sont pas trop sollicités par des objets extérieurs, il est plus
facile de protéger notre esprit des sensations d'attirance ou de rejet pour ce
que nous voyons, entendons, goûtons, touchons, sentons et pensons. De manière à
faciliter ceci, nous devons nous entraîner à n’entendre que des sons, sans mettre
des mots sur ce qui vient d'être entendu. Mais si l'esprit commence à se
raconter une histoire au sujet du son entendu, au moins saurons-nous ce que
nous sommes en train de faire, à savoir : accorder au son une réalité qui lui
confère de l'importance.
La
même chose s'applique au contact de l'œil. Si, par exemple, nous regardons un
buisson, notre esprit dira : « Oh, un buisson de cannelle ! Qui a
bien pu le planter ici ? Je me demande si je peux en prendre ? » ou toute
autre pensée de la sorte. Au lieu de cela, nous pouvons regarder ce que nous
disons être un « buisson », être conscients que nos yeux nous renvoient
simplement l'image d'une forme et, à partir de là, interrompre l'histoire que
l'esprit nous raconte. Si nous parvenons à faire cela une fois, deux fois, en
dehors de la méditation, nous pouvons employer la même méthode pour canaliser
nos sensations durant la méditation. Quand nous nous préservons des
interprétations que l'esprit fait à partir des contacts des sens, nous avons
moins de risques de tomber dans l'avidité et l’aversion. Cela nous sera d'une
grande aide pour améliorer notre concentration durant la méditation.
Nos
vies sont gouvernées par nos sens, mais nous ne sommes pas
forcés de continuer ainsi.
Ce n'est pas une obligation. Il est impossible de trouver, au travers
de nos
six sens, une forme de bonheur pur et permanent. Si cela se pouvait,
nous
serions tous parfaitement heureux depuis le temps que nous recevons des
stimuli
sensoriels jour après jour, vie après vie. La
réponse ne réside pas dans
l'amélioration de nos sensations — même si la
plupart des gens essaient cette
méthode — mais plutôt dans
l’amélioration de nos réactions à ces
stimuli jusqu'à
ce que l'équanimité devienne notre mode de vie. Telle est
la promesse que nous
a faite le Bouddha, à savoir que nous pouvons nous extraire de
toute forme de dukkha,
de tous les problèmes — mais pas en ayant de merveilleuses sensations sans le
moindre désagrément ! Une telle chose n'a jamais été possible, même du
temps où le Bouddha lui-même était en vie. Mais nous pouvons connaître des
moments où nous sommes véritablement capables d’être libérés de toute
souffrance. De tels moments nous donnent un avant-goût de ce qu'est être libre,
cette unique forme de liberté qui puisse être trouvée dans l'existence humaine.
Il n’y en a pas d’autre. Tous ceux qui comprennent les instructions explicites
du Bouddha, et plus spécialement ceux qui méditent, peuvent pratiquer de cette
manière.
L'étape
suivante est l'attention jointe à une claire compréhension (sampajañña).
L'attention est le facteur mental de la simple reconnaissance, et sampajañña
est le facteur de la compréhension. Nous avons besoin des deux. Ceci peut et
doit également être pratiqué dans la vie quotidienne. L'attention au corps a
été louée par le Bouddha comme étant ce qui conduisait vers « l’au-delà de
la mort » c'est-à-dire Nibbana. Quand nous observons les actions de notre
corps et que nous comprenons que celui-ci ne fait que suivre les instructions
de l'esprit, c'est un premier pas vers la vision intérieure. Habituellement,
nous considérons le corps et l'esprit comme allant de soi. Les gens, en
général, sont plus intéressés par leur corps que par leur esprit et ils
prennent grand soin de leur corps. Peu sont ceux qui prennent soin de leur
esprit.
Etre
attentifs aux mouvements de notre corps nous donne l'opportunité d'être vigilants
mais sans penser, juste conscients de ce qui est. La claire compréhension c'est
les quatre modes de discrimination précédemment décrits.
On
pourrait penser que la pratique de la claire compréhension va nous ralentir
considérablement, que nous ne serons plus à même de faire notre travail. En
fait, c'est l'inverse qui se produit, car nous éviterons de faire des choses
inutiles. Plus nous emploierons l'attention et la claire compréhension, encore
et encore, plus cela deviendra une habitude qui améliorera notre capacité à
atteindre le calme et la vision intérieure. Quand nous observons notre esprit qui
commande à notre corps, ce n'est pas la même chose qu'en avoir une connaissance
théorique. Nous devenons intimement conscients de la dualité corps-esprit et
pouvons rechercher où il y a un « moi » dans cela. Nous pouvons finir
par comprendre que ce « moi » n'est que notre désir d'être éternels,
de ne pas disparaître.
La
plupart des gens aimeraient faire l'expérience du calme, du bonheur et de la
tranquillité pendant la méditation. Mais ceux dont l'esprit est très actif ont
d'abord besoin d'une certaine vision intérieure afin de connaître le calme.
Ceux dont l'esprit est plus paisible trouveront plus facile de chercher le
calme d'abord puis de développer la vision intérieure ensuite. Un peu de calme
engendre un peu de vision intérieure et vice versa. Dans la pratique nous
travaillons ces deux aspects pour nous donner la meilleure chance de les développer
simultanément. Quand nous observons le souffle entrer et sortir par les
narines, nous essayons de calmer l'esprit. Quand l'esprit s'égare dans des
pensées, nous prenons d'abord conscience de : « Je pense », et puis
nous observons le caractère impermanent de chaque pensée et comment elle se
déroule sans aucune raison. C'est là une prise de conscience intéressante car
elle nous permet de déduire que nous ne devons pas toujours accorder du crédit
à nos pensées, qu'elles sont sans importance, peu stables et qu'elles ne
peuvent pas être un support fiable.
Sans
une telle expérience, nous continuerions à croire en la réalité absolue de toutes
nos pensées et à nous en servir comme support pour notre vie. Mais quand, à la
lumière de la méditation, nous voyons que nous ne pouvons pas nous souvenir
d'une seconde sur l'autre ce que nous pensions précédemment, cette conviction
est ébranlée et ne revient plus. Attention : dire que nous commençons à
douter de nos pensées ne signifie pas que nous doutons de nous-mêmes ; il
s'agit d'un doute quant à nos idées et nos opinions, ce qui est une pratique
des plus précieuses.
Dans
le Discours sur la Bienveillance (Karaniya Metta Sutta), on décrit l’Arahant
comme un être totalement libéré de toute opinion. C'est son expérience
personnelle que le Bouddha nous présente là. Les points de vue sont toujours
basés sur la croyance erronée en l'existence d'un « je » et sont donc
déformés par ce postulat. Quand nous
comprenons que notre esprit nous trompe, nous pouvons finalement cesser d’avoir
toutes ces opinions et ainsi réduire le désordre dans notre esprit. Pour la
plupart des gens, l’esprit est empli d'idées, d'espoirs, de projets, de
souvenirs et d'opinions. Le vrai et le faux sont souvent questions de culture
ou de tradition et n'ont pas de vérité ultime. Ils encombrent l'esprit et ne
laissent aucune place pour un regard neuf sur nous-mêmes et sur le monde.
Une
étape importante à ce niveau est la conquête de nous-mêmes que le Bouddha
décrit comme la voie qui mène au Nibbana. Tant que nous réagissons aux
sensations engendrées par nos organes des sens, nous devons admettre que nous
nous comportons davantage comme des « réacteurs » que comme des « acteurs »,
des victimes plutôt que des maîtres. Nous nous plaisons à nous croire plus
élevés que nous ne le sommes mais, quand nous prenons le temps de regarder la
réalité, c'est cela que nous voyons. Dès que nous surmontons ces réactions dues
à l'habitude, nous avons fait un grand pas dans la conquête de nous-mêmes.
Nous
ne devons pas nous contraindre à vivre des situations déplaisantes que nous n'avons
pas encore appris à surmonter car l'esprit réagirait encore de manière
négative, ce qui ne nous serait d'aucune aide dans la pratique. Il est inutile
de supporter d'atroces douleurs pendant la méditation assise, mais nous devons
observer l'esprit et son activité. Cela nous aidera aussi dans la vie
quotidienne quand des sensations déplaisantes se présenteront du fait de mots
que nous aurons entendus ou de choses que nous auront vues. Quand nous
apprenons à accepter les choses telles qu'elles sont, nous avons mené à bien la
conquête sur nous-mêmes qui nous libère des idées et des opinions.
Dukkha vient du fait que nous n'acceptons pas la loi de
la nature, à laquelle nous sommes pourtant sujets. Nous refusons la mort de
l'être aimé, nous n'aimons pas les douleurs physiques ou le manque de
reconnaissance, nous n'aimons pas perdre ce qui nous tient à cœur. Si nous
pouvions accepter ce qui est, ce serait une grande avancée pour nous permettre
de voir le monde d'une manière plus réaliste, avec moins de passion, ce qui est
le chemin vers la liberté. Nos désirs passionnés nous maintiennent pieds et
poings liés.
Quand
nous avons l'opportunité de nous asseoir en paix et de nous observer, de
nouvelles perceptions de nous-mêmes peuvent apparaître. Nous sommes l'exemple même
de l'impermanence. Mais quand notre esprit retourne dans le futur et commence à
se repasser de vieux films, il est temps de l'arrêter : le passé ne peut
être changé et la personne qui a connu ce passé n'existe plus, ce n'est plus
qu'une image aujourd'hui. Quand l'esprit s'évade dans le futur, imaginant
comment nous aimerions qu'il soit, nous pouvons lâcher prise en nous rappelant
que le futur n'a pas plus de réalité : lorsqu’il arrivera, ce ne pourra être
que dans le présent et la personne qui tire des plans sur le futur n'est pas
celle qui connaîtra ce futur. Si nous pouvons rester dans le moment présent,
ici et maintenant, durant la méditation, alors nous pouvons employer cette même
compétence dans la vie de tous les jours.
Quand
nous vivons chaque moment avec attention et claire compréhension, tout
fonctionne bien, sans problème : notre esprit est satisfait et la paix
intérieure peut croître. Garder notre attention concentrée sur chaque étape de
la voie pourra finalement nous mener au sommet.