La Joie, la Pureté et la Paix
Ayya Khema
Traduit
par Hervé Panchaud
Extrait
du livre « All of Us – Beset by Birth, Decay and Death »
Joie, pureté et paix sont trois des caractéristiques de l’Eveillé, l’Arahant.
La joie, c’est l’absence de dukkha ou souffrance ; la pureté, c’est l’absence de souillures,
et la paix, c’est l’absence de peur. Evidemment, ces caractéristiques sont
vraiment souhaitables car constitutives du bonheur. Quand on croit qu’elles
sont les caractéristique de l’Arahant, on peut se dire : « C’est
tellement loin de moi, comment puis-je prétendre atteindre cela ? ».
On peut avoir la conviction que c’est trop immense pour être atteint par soi.
Nous savons tous ce que signifie ressentir de la souffrance (dukkha). Quand
nous éprouvons déception, regret, anxiété, envie ou jalousie, nous sommes
conscients de nos souillures. Et nous avons tous éprouvé la peur, que se soit
la peur de la mort (la nôtre ou celle d’un proche), la peur de ne pas être
aimé, apprécié ou accepté, la peur de ne pas atteindre ses objectifs, ou encore
la peur de se ridiculiser.
Mais nous pouvons également ressentir l’opposé de ces trois états ; les
graines sont en germe en nous, sinon l’Eveil serait un mythe. Il nous est
possible de ressentir des moments de joie, de pureté et de paix. Lors d’une
concentration méditative profonde, on peut connaître une absence momentanée de dukkha :
il n’y a que ce point de concentration ; aucune souillure ne peut pénétrer
l’esprit car celui-ci est occupé ailleurs et il peut soit être souillé, soit être
concentré — ce qui est merveilleux même si cela ne dure qu’un moment ;
enfin il ne peut pas y avoir de peur car tout est bien à un tel moment. Plus
nous sommes capables de générer de tels moments de joie, de pureté et de paix,
plus ils deviennent partie de nous-mêmes et nous pouvons les retrouver à volonté.
Se souvenir simplement que c’est possible et essayer de faire pénétrer un peu
de ce ressenti dans son quotidien permet à ces qualités de faire progressivement
partie de soi. Une personne ayant peur de ne pas être acceptée ou peu sûre d’elle
agira toujours en conséquence et se souviendra de ces peurs sans effort … eh
bien, la même chose se produit pour les états d’esprit libérés.
Chaque moment de concentration durant la méditation est un moment d’absence de
souillures, d’absence de souffrance et de peur. Cette sorte d’expérience doit
être reproduite encore et encore. Ce faisant, nous renforçons nos états
d’esprit libérés et, en nous souvenant de ceux-ci, nous pouvons les maintenir
et agir en accord avec eux en toutes circonstances, ordinaires ou difficiles.
Les souillures ne surviennent tout de même pas en permanence ! Il se
produit des pauses lorsqu’il n’y a pas de désirs, lorsque seule la
bienveillance (metta) est présente, lorsque les désirs des sens sont
remplacés par la générosité et le renoncement.
Le désir des sens signifie le besoin, le renoncement signifie l’abandon, le « don ».
Quand on donne, on n’est pas dans le désir — à moins de désirer
applaudissements et gratitude. Si l’on donne dans le seul but de donner, c’est
un moment sans souillures. Il en va de même pour la bienveillance, la
compassion et l’entraide qui sont le contraire de la cupidité.
Quand nous n’avons pas de doute, que nous sommes absolument sûrs de ce que nous
faisons – et ces moments existent certainement – ce sont des instants de grande
pureté. Ne pas avoir de soucis ni d’agitation contribue aussi à notre liberté.
Aucun désir d’aller où que ce soit ou de faire quoi que ce soit ; aucun
souci quant à ce qui a été fait ou ce qui a été laissé en suspens dans le passé
– ce qui serait absurde, de toute façon, quand on réalise que, d’ici un an ou
même un mois, cela n’aura plus aucun sens pour personne et en particulier pour
soi.
Nous connaissons tous ces moments exempts de dukkha. Quand ces moments
surviennent, nous sommes « sans tache », sans défaut, sans
souffrance et sans peur. Nous nous sentons à l’aise et en sécurité, ce qui est tellement
rare en ce monde où tant de dangers menacent notre désir de survie et nous
accompagnent partout ! Mais quand le cœur et l’esprit sont pleinement
occupés par des états purifiés, la peur n’a aucune chance de survenir.
Tout au long de notre chemin vers « l’au-delà de la mort », nous
devons recréer ces moments de libération et les amener à notre quotidien encore
et encore. Nous pouvons nous délecter de ces états d’esprit, nous réjouir de
savoir qu’ils sont à notre portée. C’est une tendance normale que de vouloir
faire revivre encore et encore nos moments de liberté, de sorte que nous
restions sur la voie de la Libération.
La
concentration pendant la méditation apporte avec elle tranquillité et joie, ce
qui montre de manière certaine que ces états ne sont pas liés aux circonstances
extérieures. Ce sont des facteurs de l’esprit qui sont la porte ouverte sur la
liberté. Nous ne pouvons pas retrouver tous les bienfaits de ces états si nous
les négligeons durant les heures que nous ne passons pas en méditation. Nous
devons veiller sur notre esprit et le protéger en permanence des mauvaises
pensées.
Quand nous faisons l’expérience de ces moments où l’esprit est libéré, nous ne
devons pas penser qu’ils sont venus à nous de l’extérieur. Tout comme nous ne
pouvons blâmer des éléments extérieurs quand quelque chose ne va pas dans notre
esprit, nous ne pouvons pas affirmer le contraire. Les évènements extérieurs
sont imprévisibles et hors de notre contrôle. Dépendre de quelque chose d’aussi
incertain serait insensé. Notre pratique consiste à générer dans l’esprit des
états purs, qui ouvrent la voie à une méditation bénéfique et qui sont le
chemin vers la Libération. Quand l’esprit n’est plus obscurci par les
souillures, qu’il est clair et calme, sans l’agitation des pensées discursives,
simplement attentif, alors apparaissent le bonheur et la paix. Ces moments, de
courte durée, sont comme une lumière au bout d’un tunnel noir et suffoquant. Il
semble n’avoir pas de fin car, sans lumière, nous ne pouvons en connaître la
longueur. Mais si nous sommes capables de développer ces moments particuliers
et de les apprécier à leur juste valeur, alors la lumière se produit et nous
pouvons voir que ce tunnel a une fin. Cela génère de la joie dans notre cœur,
ce qui est une aide importante pour la pratique.
Le Bouddha a enseigné une voie équilibrée qui consiste à voir la réalité pour
ce qu’elle est : savoir que dukkha est inéluctable, mais qu’il est
contrebalancé par la joie de savoir que l’on peut y mettre fin. Si nous sommes
envahis de chagrin et ployons sous le fardeau parce que nous croyons que dukkha
est le seul chemin, alors nos actions et nos réactions seront nécessairement basées
sur notre souffrance. Etre opprimé par dukkha ne rendra pas notre
méditation bénéfique, pas plus que cela ne rendra notre vie harmonieuse. D’un
autre côté, si nous essayons de nier dukkha et d’en faire abstraction,
nous ne regardons pas la réalité en face. Mais si nous voyons dukkha
comme une caractéristique universelle, tout en sachant que nous pouvons faire
quelque chose pour y mettre fin, alors nous maintenons l'équilibre des choses.
Nous avons besoin de cet équilibre pour que notre méditation aboutisse avec
succès.