Le Dhamma de la Forêt


SATI (l’attention)

Ajahn Munindo

Traduit par Jeanne Schut
http://www.dhammadelaforet.org/
 




Extrait du livret « Assis dans la salle d’attente du Bouddha »



Si les quatre facultés de saddha et pañña, viriya et samadhi fonctionnent de manière optimale, elles seront dans un état de tension équilibrée. S'il y a trop de foi, on risque de perdre l’acuité dans la pratique et devenir négligent ; s'il y a trop d'investigation, on finit par tout remettre en question et être envahi par le doute. S'il y a trop d'énergie, on est en proie à l’agitation, et si on insiste trop sur le calme, on risque de partir dans des délires. Sati sert à maintenir un juste équilibre. Sati fait bien d'autres choses encore mais, dans le contexte de cette étude des cinq facultés spirituelles, cette fonction particulière mérite d'être mentionnée. Idéalement, il y aura une tension dynamique entre les facultés, ce qui va renforcer et approfondir nos efforts. Sati gère notre vie. Mon mot-clé pour sati est « vigilance ».

Ajahn Chah avait une expression intéressante : Kaad sati muea rai, bpen baa muea nan, qui se traduit par : « Les moments où vous êtes sans sati sont des moments de folie ». Sati est aussi crucial que cela, non seulement sur le chemin préconisé par le Bouddha mais aussi dans la vie. Parfois, Ajahn Chah plaisantait en disant que les Occidentaux avaient « des pieds stupides » parce que nous nous cognions toujours les orteils en marchant dans la forêt. Nous paraissions peut-être très intelligents intellectuellement dans la mesure où la plupart d'entre nous avaient passé plus de temps à l'école et à l’université que les moines thaïlandais, mais nous étions maladroits et inattentifs. Au cours des diverses cérémonies religieuses, les moines thaïlandais semblent savoir exactement quand agir et quoi faire – et pas seulement parce qu'ils connaissent le protocole, contrairement à nous. Même les moines et les novices les plus jeunes semblent être à l'écoute de ce qui se passe et sont capables de réagir sans qu’on ait à leur dire quoi faire. Ils sont attentifs et plus « dans leur corps » que nous. En raison de leur conscience spatiale plus développée, ils captent plus d'informations. Je doute que la mindfulness ou « pleine conscience » se propage un jour en Thaïlande comme cela se produit en Occident. Ce serait comme essayer de vendre la respiration, tant le concept de sati est profondément ancré dans la culture du pays.

Au monastère Wat Pah Nanachat, en particulier pendant les sept années qui constituent les trois premières étapes de la formation en tant que postulant, novice puis moine junior, l’entraînement monastique proposé est en grande partie un processus d'assimilation du principe de totale intégration de l’attention. L'accent est mis sur le développement de l’attention dans tous les aspects de la vie – mental, émotionnel, physique et relationnel. Il s'agit d'un entraînement graduel, tant du corps que de l’esprit, qui est tout à fait différent de « moi » pratiquant une technique afin que « je » m'améliore « moi-même ». Ce qu’il faut comprendre derrière cette approche traditionnelle d’intégration de l’attention, c’est que pour être capable de démêler le nœud de l'illusion égotique – pour pouvoir investiguer anicca, dukkha, anatta et nous éveiller – nous devons être conscients à tous les niveaux du corps et de l’esprit. L'entraînement de l’attention n'est pas simplement un exercice mental.

Dans la partie 7 du chapitre 3 de In Any Given Moment [4], j'ai décrit comment, lorsque j’étais moine junior en Thaïlande, j'hésitais à me joindre aux moines qui assistaient notre maître Ajahn Chah dans différentes tâches quotidiennes. J'ai émis l’hypothèse que mon hésitation était due à une peur du rejet, mais c’était peut-être plus compliqué que cela. Je soupçonne qu’à un certain niveau je sentais aussi que je n'étais tout simplement pas à la hauteur de la tâche. Lorsque notre attention est parfaitement intégrée, nous pouvons fonctionner aisément ; l'intuition guide nos actes. Dans mon cas, à cause d'un manque d’attention intégrée, je fonctionnais à partir d'un constant besoin de contrôle. Je me disais toujours : « Et maintenant, que devrais-je faire ? » Pas étonnant si j'étais tellement épuisé la plupart du temps ! Ce n'était pas que j'étais un mauvais moine, j'étais juste un peu fou. Heureusement, pas fou au point de ne pas apprendre de mes erreurs, et c'est cela qui compte vraiment.

Aucun de nous n’est à la hauteur de ce que nous voudrions être. Nous avons tous tellement à apprendre. Cependant, lorsque nous développons l’attention, nous sommes davantage en mesure d'apprendre. La racine du mot sati signifie « se souvenir », et peut-être qu’une meilleure traduction de sati serait « présence » au lieu d’« attention » Nous pouvons être trop confiants, trop énergiques, trop tranquilles et trop curieux, mais nous ne pouvons jamais être trop présents. Plus nous sommes constamment présents au niveau de tout le corps et de l’esprit, mieux c'est.

Réfléchir souvent à ces cinq facultés spirituelles est une activité que je trouve profondément enrichissante. Si j'étais assis dans la salle d'attente du Bouddha en train de les considérer comme nous venons de le faire, j'aime à penser que je serais protégé contre le danger du manque d’attention. J'aime aussi à penser qu'en partageant ces réflexions, ceux qui les liront trouveront quelques indications qui les aideront sur le chemin. Comme l'a expliqué le Bouddha, c'est une immense chance d’avoir découvert cette voie. Et c'est un privilège de trouver des compagnons avec qui faire le voyage. Aucun de nous ne sait combien de temps il nous reste et quels défis nous attendent. Mais en cet instant, mon souhait conscient est que nous nous souvenions de toujours avoir de la gratitude pour les bienfaits que nous avons déjà reçus.