
Biographie
Nani Bala Barua est née le 25 mars 1911, dans un village à l’est du Bengale, près de la frontière birmane. La culture bouddhiste de cette région est peut-être la seule à abriter encore une large communauté descendant en droite ligne de l’époque du Bouddha. La famille de Nani appartient au clan des Barua du Bengale, descendants des premiers bouddhistes d’Inde. Même si la pratique de la méditation avait quasiment disparu au moment de sa naissance, de nombreuses familles observaient encore les rituels et coutumes bouddhistes, notamment ses parents.
Nani était l’aînée de six enfants. Elle était très proche de ses frères et sœurs. En évoquant sa mère, elle disait qu’elle était calme et douce, tandis que son père était un homme de principes qui ne tolérait que ce qu’il considérait juste. Cependant, malgré ses manières sévères, Nani entretenait avec lui une relation pleine d’affection.
La tradition du dana (générosité) était régulièrement pratiquée dans leur foyer. Ce sont ses parents qui lui ont enseigné le sens de la générosité : quand on offre quelque chose, on ne fait pas de distinction ; on donne à tous de la même manière.
Nani était une enfant assez solitaire qui ne recherchait pas la compagnie des autres enfants. Elle jouait souvent à la poupée mais, ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était fabriquer de petites statues du Bouddha. Ensuite, elle fabriquait un petit autel et préparait des offrandes qu’elle prétendait donner au vrai Bouddha. Plus tard, elle dit que cette dévotion lui était venue tout naturellement, qu’elle n’avait en aucun cas été poussée par ses parents.
Elle n’avait jamais fin mais son appétit de connaissances était insatiable. Même malade, elle se sauvait pour aller en classe.
Suivant les normes de sa culture, à l’âge de douze ans, on lui fit quitter l’école pour épouser un homme de vingt-cinq ans. Son fiancé, Rajani Ranjan Barua, était un ingénieur du village voisin de Sighalta. Comme le voulait la tradition, après la cérémonie du mariage Nani fut immédiatement envoyée vivre chez sa belle-famille. Au bout d’une semaine, son mari dut repartir en Birmanie où l’attendait son travail et Nani resta seule auprès de beaux-parents exigeants qui lui faisaient très peur. On l’autorisait à aller rendre visite à ses parents de temps en temps mais ses beaux-parents la ramenaient très vite chez eux.
Après deux tristes années, à l’âge de quatorze ans, Nani fut mise sur un bateau faisant cap sur Rangoon où elle devait commencer une nouvelle vie, dans un pays étranger, auprès d’un homme qu’elle n’avait connu qu’une semaine. Rangoon était une ville bruyante, étrange, peuplée d’une mer de visages inconnus et où l’on parlait une langue qu’elle ne comprenait pas. Au début, elle pleura souvent car elle se sentait très seule, se languissait de ses parents et avait le mal du pays.
La première année de sa vie d’épouse, elle était terrorisée par son mari. Cette année-là, Rajani se comporta toujours avec douceur et compréhension, sans jamais s’imposer à elle. Finalement, un sentiment de confiance se tissa entre eux et Nani finit par le considérer comme quelqu’un d’unique et de bon. Dans les années qui suivirent, ils tombèrent profondément amoureux l’un de l’autre et Nani dit plus tard que Rajani avait été son premier maître.
Il n’y avait qu’une seule ombre à leur bonheur, une ombre douloureuse. Les années passaient et Nani n’était toujours pas enceinte. Elle en conçut une grande honte et beaucoup de chagrin. Heureusement Rajani resta attentionné, aimant et patient, sans jamais lui reprocher de ne pas concevoir d’enfant.
Nani et Rajani étaient activement engagés dans la communauté bouddhiste de Rangoon. Ils observaient les cinq préceptes et récitaient tous les jours les Sutta. Ils étaient surtout connus pour leur générosité car ils payaient les frais de scolarité des enfants de familles démunies et accueillaient chez eux des sans-abri.
Dès le jour où elle était arrivée à Rangoon, Nani avait manifesté un fort désir de méditer. Même si les filles n’étaient généralement pas initiées à la méditation, elle ne cessait de demander à Rajani la permission d’apprendre mais il répondait chaque fois qu’elle devait attendre d’être plus vieille. En effet, la tradition indienne veut que la pratique spirituelle soit repoussée vers la fin de la vie, quand les obligations professionnelles et familiales ont été remplies.
Nani ne parlait pas le birman mais elle se débrouilla pour poursuivre son éducation bouddhiste dans son pays d’adoption. Sunil, son neveu de treize ans, traduisait pour elle les textes bouddhistes classiques du birman au bengali. Sunil était très impressionné par l’application et la mémoire exceptionnelle de sa tante qui retenait absolument tout ce qu’il lui lisait. (Des années plus tard, elle fit toute une batterie de tests psychologiques et on découvrit que son niveau d’intelligence était tout à fait exceptionnel.)
Après plus de vingt ans, Nani conçut finalement un enfant. Elle avait trente-cinq ans quand elle eut la joie de mettre au monde une petite fille. Malheureusement, au bout de trois mois l’enfant tomba malade et mourut. Accablée de chagrin, Nani développa une maladie de cœur.
Quatre ans plus tard, une nouvelle grossesse la combla de bonheur. Cette fois encore, l’enfant était une fille qu’elle appela Dipa. C’est à ce moment-là qu’on commença à la surnommer « Dipa Ma », c’est-à-dire « mère de Dipa ». Et comme Dipa signifie « lumière », le nouveau nom de Nani signifiait aussi « Mère de Lumière ». Et puis elle eut un garçon mais le bébé mourut à la naissance.
En l’espace de dix ans, Dipa Ma avait perdu deux enfants, son mari et sa santé. À quarante-six ans, elle se retrouvait veuve avec une fille de sept ans à élever toute seule. Ses parents étaient morts tous les deux, son pays natal était très loin, et elle était accablée de chagrin et de doutes.
À cette époque la plus sombre de sa vie, le Bouddha lui apparut en rêve comme une présence lumineuse. D’une voix douce, il récitait une strophe du Dhammapada, des mots qu’il avait prononcés pour consoler un père qui pleurait la mort de son fils :
De ce qui nous est cher naît le chagrin,
De ce qui nous est cher naît la peur.
Pour qui est libéré de l’attachement aux êtres chers,
Il n’y a plus chagrin ni peur.
Quand Dipa Ma se réveilla, elle sentit que son esprit était clair et calme. Elle savait qu’elle devait apprendre à méditer, quel que soit son état de santé. Elle avait compris le conseil du Bouddha : si elle voulait une véritable paix, elle devait pratiquer la méditation jusqu’à ce qu’elle se libère de tout attachement et de tout chagrin.
Dipa Ma fit le nécessaire pour aller au Centre de méditation kamayut de Rangoon. La première retraite de Dipa Ma ne se déroula pas comme prévu mais elle ne renonça pas à pratiquer la méditation. Armée des instructions de base qu’elle avait reçues lors de sa courte retraite, elle médita patiemment chez elle pendant plusieurs années dès qu’elle en trouvait le temps. Elle commença à reprendre confiance, à croire qu’elle finirait par avoir une autre occasion d’aller en retraite.
Cette occasion se présenta quand elle apprit qu’un ami de la famille et enseignant du bouddhisme, Anagarika Munindra, vivait dans un Centre de méditation proche de chez elle… Munindra l’encouragea à aller à Thathana Yeiktha, le Centre de méditation où lui-même approfondissait sa pratique sous la tutelle du Vénérable Mahasi Sayadaw, le moine, érudit et maître de méditation le plus célèbre de tout le pays. Dipa Ma se voyait offrir là une opportunité extraordinaire : apprendre d’un grand maître, guidée par un ami de la famille dans sa langue maternelle.
Dipa Ma partit pour sa seconde retraite dans une tout autre disposition d’esprit que la première fois. Très vite, sa pratique s’approfondit considérablement. Elle franchit rapidement les étapes classiques de la « progression de la vision pénétrante » dont on dit qu’elles précèdent l’Éveil.
