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Être : notre véritable nature

Ajahn Paññavaddho

Traduction de Jeanne Schut

Extrait de : Les fondamentaux du bouddhisme

On pratique la méditation pour apaiser le mental. C’est assez difficile pendant pas mal de temps mais, peu à peu, les résultats se font sentir : on se sent plus calme, plus satisfait, on sent que l’on est sur le bon chemin. Quand cette confiance apparaît, on a envie de pratiquer de plus en plus, tout le temps. C’est ainsi que la pratique s’améliore progressivement. On apprend à contrôler son esprit, à être plus concentré, et la pratique devient plus facile. Un jour, on réalise que l’on peut très facilement entrer en concentration. Cela signifie que l’esprit est bien dompté, bien maîtrisé. Il est alors temps de se tourner vers la sagesse et de la développer.

On développe la sagesse en commençant par calmer l’esprit avec la pratique de la concentration sur un point unique. Quand l’esprit est calme, on se tourne vers l’intérieur et on observe les choses de très près, en commençant par son propre corps : qu’est-ce que ce corps ? A qui appartient-il ? D’où vient-il ? Où va-t-il ? Est-il ce que j’appelle « moi » ? Quel genre de chose est-ce ? Est-il plaisant ou déplaisant ? Me donne-t-il de la joie ?

Nous devons faire cet examen seuls et trouver seuls nos réponses. En procédant ainsi, on découvre que ce corps n’est pas moi, qu’il ne m’appartient pas, qu’il appartient au monde, qu’il fait partie du monde et qu’il se compose du monde. Notre corps se compose aussi de nourriture : nous ingérons de la nourriture, elle part dans le corps et le remplit. Nous découvrons ainsi que le corps est quelque chose de différent de nous. Quand on en prend pleinement conscience, quand on voit que le corps est quelque chose de séparé, on constate que notre inquiétude pour ce corps diminue. On ne s’inquiète plus de la mort, du risque de tomber malade ou d’avoir mal. Là encore, nous voyons notre insatisfaction diminuer, s’évanouir peu à peu.

Quand on continue à pratiquer ainsi, on finit par pleinement réaliser que le corps est complètement séparé de « moi » ; il n’est pas moi, il n’a jamais été moi ; il fait partie des phénomènes du monde. Peu de gens arrivent à ce stade mais, quand on comprend cela en profondeur, on a déjà beaucoup avancé dans la pratique. On peut alors observer l’esprit et se poser des questions sur sa nature.

Dans le bouddhisme, on dit que l’esprit se compose de quatre éléments : les sensations-sentiments, la mémoire, la pensée et la conscience sensorielle. Et ces quatre éléments viennent tous d’un point central que l’on appelle le citta. Comment définir le citta ? C’est ce qui est au plus profond de nous, qui est toujours là. On l’appelle parfois « ce qui sait en nous ». C’est le point central de notre être. Mais « ce qui sait » est aussi ce qui a été piégé en se transformant en conscience sensorielle, en pensée, en sensations, en mémoire. Tout cela est naît de « ce qui sait », de sorte que celui-ci n’est plus libre et qu’il ne cesse de nous causer des problèmes parce qu’il est enveloppé de pollutions mentales.

Les pollutions sont en nous, de même que « ce qui sait » est en nous et le Dhamma (la vérité) est en nous. Il y a en nous aussi bien les pollutions que la vérité. Si vous voulez savoir ce qu’est vraiment « ce qui sait », vous allez devoir vous demander comment vous avez connaissance des choses : regardez et voyez que, quand vous regardez ou entendez quelque chose, vous savez de quoi il s’agit, sans le moindre doute. Si, par exemple, vous voyez la couleur rouge, vous savez très bien qu’il s’agit de rouge ; vous savez à quoi ressemble le rouge, et ce que l’on ressent quand on voit du rouge mais vous ne pouvez en aucun cas exprimer cela à quelqu’un. C’est tout simplement impossible. Vous utilisez le mot « rouge » et vous comptez sur le vécu de votre interlocuteur pour vous comprendre mais, en réalité, vous ne savez pas s’il perçoit cette couleur comme vous. « Ce qui sait » fonctionne ainsi. Si vous entendez quelque chose, vous savez ce que vous entendez mais vous ne savez pas si quelqu’un  d’autre l’entend comme vous. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’en se basant sur la physiologie, on sait que le mécanisme du corps est à peu près semblable pour tous – mais cela ne veut pas dire que notre ressenti est forcément le même ! Si on essaie d’expliquer à quelqu’un ce qu’est un certain son, une couleur ou quoi que ce soit de ce genre, on réalise que c’est impossible ; il faut se fier à l’expérience de l’autre. Mais si vous voulez expliquer ce qu’est la vision à un aveugle de naissance, il ne pourra pas comprendre. C’est ce qui a la connaissance intuitive de ces choses-là que l’on appelle « ce qui sait » et c’est cela qui peut se libérer.

« Ce qui sait » n’est pas physique, il ne fait pas partie du monde. Il ne devient partie du monde qu’à cause des kilesa, ces pollutions mentales dont il est infecté. Quand il est contaminé par les pollutions mentales, « ce qui sait » ne sait plus, il devient porteur d’ignorance et dans cette ignorance, il perd toute confiance en lui-même. Quand « ce qui sait » n’a plus confiance en lui, il est forcé de se saisir de choses qui vont lui donner un semblant de confiance. C’est pourquoi nous nous entourons d’objets, de gens, de sensations et de toutes sortes d’autres choses de ce genre. Elles nous donnent confiance en nous faisant croire à notre propre existence. Notre existence est une chose que nous fabriquons en nous reliant à toutes ces choses.

Ce qui est relié à ces choses, nous l’appelons « moi » mais ce « moi » est changeant, il est différent d’un instant à l’autre. En réalité, c’est un imposteur qui fait semblant d’être ce qu’il n’est pas. La notion de « moi » vient de ce que l’on croit qu’il existe une entité permanente et fixe en nous mais c’est une croyance erronée. Quand les gens parlent d’eux-mêmes, ils se réfèrent parfois à leur corps, parfois à leurs sentiments ou encore à leurs pensées. Par exemple, quand on dit : « Je vais ouvrir la porte », le « je » se réfère au corps. Quand on dit : « Je suis triste », il s’agit d’un sentiment. Quand on dit : « Je pense ceci ou cela », c’est une pensée. Ce moi se réfère sans cesse à des choses différentes, pas à une seule et unique chose ; il change tout le temps. Voilà pourquoi il est difficile de dire ce qu’il est exactement ; voilà pourquoi il ne mérite pas le nom de « moi » car le moi est censé être une entité permanente.

C’est pour cette raison que, dans le bouddhisme, on dit que le soi n’existe pas réellement, que c’est un imposteur ; et le but de l’entraînement de l’esprit proposé par le Bouddha est de dévoiler la véritable nature du soi, de voir qu’il ne s’agit de rien de réel. Quand on va au-delà du soi, on peut revenir à « ce qui sait », à sa vraie nature, mais c’est difficile parce qu’il faut avoir confiance en « ce qui sait ». Cette confiance ne peut pas venir de rien ; il faut la faire grandir peu à peu. Pour faire grandir cette confiance, il faut avoir connaissance et compréhension ; il faut arriver à voir notre véritable nature en profondeur, à voir la façon dont nous fonctionnons. Ainsi progressivement, en nous coupant de tout ce que nous ne sommes pas, nous arriverons à ce que nous sommes. Ce que je veux dire, c’est que, si on se coupe du corps, on voit que l’on n’est pas le corps et on cesse de s’en préoccuper. Ensuite, si on se coupe des sensations, on voit qu’elles ne sont pas soi. « Se couper » ne signifie pas s’en débarrasser mais simplement se libérer de l’idée que « je suis cela ». Et ainsi de suite pour le reste des éléments de l’esprit : la pensée, la mémoire et la conscience sensorielle. On voit que l’on n’est pas ces choses-là. Quand on voit cela, on gagne peu à peu confiance en « ce qui sait » en nous. Ensuite, grâce à cette confiance en « ce qui sait », on peut sauter le pas et « être » cela, complètement. C’est le bout du chemin.

Certains y parviennent ; ils ne sont pas nombreux. Il est très difficile d’y arriver mais ça vaut la peine d’essayer. En fait, quand on s’engage sur cette voie, on a le sentiment qu’il n’y a rien d’autre à faire. Toutes les autres activités ressemblent à des jeux d’enfants ; nous sommes comme des enfants qui s’amusent avec des jouets. La seule voie à suivre consiste à essayer de sortir de cette situation et, ensuite, à montrer la voie à d’autres par son propre exemple.

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