{"id":1783,"date":"2026-05-11T18:42:04","date_gmt":"2026-05-11T18:42:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.dhammadelaforet.com\/?page_id=1783"},"modified":"2026-05-11T18:42:04","modified_gmt":"2026-05-11T18:42:04","slug":"mes-premiers-mois-aupres-dajahn-chah","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.dhammadelaforet.org\/index.php\/mes-premiers-mois-aupres-dajahn-chah\/","title":{"rendered":"Mes premiers mois aupr\u00e8s d&rsquo;Ajahn Chah"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\" style=\"font-size:clamp(14.082px, 0.88rem + ((1vw - 3.2px) * 0.786), 21px);\"><strong>Ajahn Liem<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" style=\"font-size:clamp(14px, 0.875rem + ((1vw - 3.2px) * 0.114), 15px);text-transform:none\">Traduction de Jeanne Schut<\/h2>\n\n\n\n<div style=\"height:15px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\" style=\"font-size:clamp(14px, 0.875rem + ((1vw - 3.2px) * 0.682), 20px);text-transform:none\">Ajahn Liem, successeur d\u2019Ajahn Chah au monast\u00e8re de Wat Nong Pah Pong, raconte en 1991,<br>aux moines et novices de ce monast\u00e8re, les exp\u00e9riences qu\u2019il a v\u00e9cues \u00e0 son arriv\u00e9e, en 1969.<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les principaux enseignements du Bouddha sont vraiment tr\u00e8s vastes mais nous pouvons les consid\u00e9rer simplement comme des moyens habiles ou des outils pour pratiquer. En ce qui me concerne, j\u2019ai eu la chance de pouvoir m\u2019appuyer sur les vertus spirituelles de mon v\u00e9n\u00e9rable ma\u00eetre, Ajahn Chah, \u00e0 partir de 1969 et jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie. C\u2019est en 1969 que je m\u2019en suis remis \u00e0 lui en devenant son disciple. Quand on est encore trop faible pour ne s\u2019appuyer que sur soi, que l\u2019on n\u2019a pas assez de force mentale pour s\u2019aider soi-m\u00eame, on a besoin de trouver quelqu\u2019un sur qui s\u2019appuyer. Ainsi donc, je m\u2019en suis compl\u00e8tement remis \u00e0 Ajahn Chah, cette ann\u00e9e-l\u00e0, non seulement en m\u2019aidant des enseignements et des conseils qu\u2019il dispensait, mais aussi en b\u00e9n\u00e9ficiant des lieux \u2013 ce monast\u00e8re, qu\u2019il dirigeait de telle sorte qu\u2019il soit pour nous source d\u2019inspiration et de motivation dans notre pratique. Je suis arriv\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0, juste avant la retraite des pluies, apr\u00e8s une recherche p\u00e9nible et parsem\u00e9e d\u2019obstacles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jusque-l\u00e0, j\u2019avais suivi une voie plut\u00f4t insatisfaisante et sans but pr\u00e9cis. Maintenant j\u2019aspirais vraiment \u00e0 changer d\u2019orientation pour \u00eatre en accord avec les principes transmis par le Bouddha. J\u2019avais cherch\u00e9 des ma\u00eetres de la Tradition de la For\u00eat dans de nombreux endroits, en me demandant ce que je voulais vraiment faire de ma vie. J\u2019avais eu l\u2019occasion de voir ce qui se vivait dans le monde avec les gens de ma famille&nbsp;: ils se fourvoyaient sans cesse dans les m\u00eames probl\u00e8mes et je ne voyais pas comment les choses pouvaient s\u2019am\u00e9liorer. En constatant que leur vie \u00e9tait noy\u00e9e dans la confusion et l\u2019illusion, j\u2019avais compris que je devais essayer de mener la vie d\u2019un moine pour r\u00e9ussir \u00e0 mettre fin \u00e0 de telles situations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai alors essay\u00e9 de trouver un enseignant, un ma\u00eetre ou, au moins, d\u2019\u00e9tudier les diff\u00e9rentes m\u00e9thodes g\u00e9n\u00e9ralement disponibles dans les communaut\u00e9s o\u00f9 je vivais. Avec mes amis moines, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier les \u00c9critures, en particulier l\u2019Abhidhamma<a href=\"https:\/\/dhammadelaforet.org\/sommaire\/liem\/aupres_A_Chah.html#sdfootnote1sym\"><sup>1<\/sup><\/a> et j\u2019ai acquis pas mal de connaissances dans ce domaine. Comme ce texte est fond\u00e9 sur des principes et des faits tr\u00e8s clairs, sa structure g\u00e9n\u00e9rale se pr\u00eate bien \u00e0 l\u2019\u00e9tude. Lorsqu\u2019on l\u2019a assimil\u00e9, on peut facilement en parler. Cependant, pour ma part, m\u00eame quand j\u2019ai \u00e9t\u00e9 capable de bien parler de l\u2019Abhidhamma, j\u2019\u00e9tais toujours dans la confusion la plus profonde et dans un \u00e9tat d\u2019esprit bien loin de la lib\u00e9ration. Mes \u00e9tudes m\u2019avaient laiss\u00e9 un sentiment de flou et j\u2019\u00e9tais vid\u00e9 de toute \u00e9nergie. Constatant que cet \u00e9tat n\u2019\u00e9tait pas en accord avec mes aspirations, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de venir ici, dans la province d\u2019Ubon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Juste avant, j\u2019\u00e9tais all\u00e9 \u00e0 Wat Pah Sung Noen pour me former \u00e0 la m\u00e9ditation. L\u2019abb\u00e9, Ajahn Mee \u00e9tait un ma\u00eetre de m\u00e9ditation mais il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 assez \u00e2g\u00e9. Quand je suis arriv\u00e9 \u00e0 son monast\u00e8re, dans la province de Korat, il m\u2019a dit que sa condition physique se d\u00e9t\u00e9riorait tr\u00e8s vite et qu\u2019il ne pourrait pas me donner d\u2019enseignements. Il a ajout\u00e9 que je devrais chercher un autre lieu o\u00f9 je rencontrerais peut-\u00eatre un bon ma\u00eetre. Je suis rest\u00e9 aupr\u00e8s de lui quelque temps et puis je suis venu \u00e0 Ubon. L\u00e0, j\u2019ai entendu parler de la r\u00e9putation d\u2019Ajahn Chah et j\u2019ai eu envie de jeter un coup d\u2019\u0153il \u00e0 son monast\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand j\u2019ai rencontr\u00e9 Ajahn Chah pour la premi\u00e8re fois et que je suis all\u00e9 lui rendre hommage, j\u2019ai vu le monast\u00e8re, avec ses r\u00e8gles de conduite, et j\u2019en ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s content et inspir\u00e9. Je me suis dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voil\u00e0 ce que sont les vraies normes de la pratique&nbsp;\u00bb. Je suis retourn\u00e9 chez mon ancien ma\u00eetre pour prendre cong\u00e9 et lui rendre mes obligations pour qu\u2019il n\u2019ait pas \u00e0 se pr\u00e9occuper davantage de ce que j\u2019allais faire. Il a \u00e9crit une lettre me transf\u00e9rant \u00e0 Ajahn Chah comme preuve que je n\u2019\u00e9tais pas un vagabond essayant de fuir apr\u00e8s avoir commis un quelconque d\u00e9lit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En lisant cette lettre, Ajahn Chah a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voyons d\u2019abord comment se passe ta pratique, puisque tu es venu ici avec l\u2019intention de pratiquer. Nous ne nous connaissons pas&nbsp;; je ne sais pas qui tu es ni si tu as des probl\u00e8mes particuliers.&nbsp;\u00bb Mais il m\u2019a permis de rester et m\u2019a allou\u00e9 un kouti<a href=\"https:\/\/dhammadelaforet.org\/sommaire\/liem\/aupres_A_Chah.html#sdfootnote2sym\"><sup>2<\/sup><\/a>, de sorte que j\u2019avais un endroit pour m\u2019abriter du soleil et de la pluie. Il faut dire que ce kouti \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 des autres et qu\u2019il n\u2019avait aucune commodit\u00e9, de sorte que je devais marcher assez loin quand j\u2019avais besoin d\u2019aller aux toilettes. \u00c0 cette \u00e9poque, il y avait tr\u00e8s peu de toilettes \u00e0 Nong Pah Pong, seulement deux ou trois pour une quarantaine de moines et novices. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, si je me souviens bien, quarante-sept moines ont pass\u00e9 la retraite des pluies \u00e0 Nong Pah Pong et je n\u2019en connaissais aucun. En fait, je ne m\u2019int\u00e9ressais \u00e0 personne. Il me semblait que tous ces moines \u00e9taient venus faire ce qu\u2019ils avaient \u00e0 faire pour progresser dans leur pratique en solitaire, donc je ne me suis pas int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 eux. Je ne connaissais m\u00eame pas leur nom&nbsp;; cela ne me concernait pas. Tout ce que je souhaitais, c\u2019\u00e9tait accomplir mes t\u00e2ches et mes obligations, et puis suivre les instructions de pratique et les observances. Voil\u00e0 ce qui m\u2019inspirait et me motivait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au moment de l\u2019entr\u00e9e dans le Vassa<a href=\"https:\/\/dhammadelaforet.org\/sommaire\/liem\/aupres_A_Chah.html#sdfootnote3sym\"><sup>3<\/sup><\/a>, Ajahn Chah a donn\u00e9 des conseils et des enseignements pour nous guider dans notre pratique. Tous les moines \u00e9taient d\u00e9sireux d\u2019am\u00e9liorer leur comportement et de changer leurs habitudes. Ajahn Chah nous encourageait \u00e0 travailler sur nous-m\u00eames tandis que nous accomplissions nos t\u00e2ches et nos obligations communautaires. Il nous faisait faire toutes sortes de travaux d\u2019entretien et de pratique. \u00c0 cette \u00e9poque, \u00e0 Wat Nong Pah Pong, le septi\u00e8me et le quatorzi\u00e8me jour du cycle lunaire, toutes les feuilles devaient \u00eatre balay\u00e9es. Le balayage \u00e9tait une obligation \u00e0 laquelle nul ne pouvait \u00e9chapper. Nous devions finir en deux heures. Il faut dire que la surface du monast\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas aussi \u00e9tendue qu\u2019aujourd\u2019hui&nbsp;; elle couvrait environ l\u2019espace qu\u2019il y a devant notre salle de m\u00e9ditation<a href=\"https:\/\/dhammadelaforet.org\/sommaire\/liem\/aupres_A_Chah.html#sdfootnote4sym\"><sup>4<\/sup><\/a> actuelle. Nous balayions simplement depuis la <em>sala<\/em> jusqu\u2019au hall des ordinations. Il n\u2019y avait pas beaucoup d\u2019arbres et ceux qu\u2019il y avait \u00e9taient petits, donc c\u2019\u00e9tait vite fait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 quatre heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, une cloche appelait moines et novices \u00e0 se retrouver pour m\u00e9diter ensemble. G\u00e9n\u00e9ralement, pour ces temps de m\u00e9ditation, Ajahn Chah arrivait trente ou soixante minutes plus t\u00f4t et commen\u00e7ait \u00e0 m\u00e9diter. Ces assises \u00e9taient une chose que j\u2019\u00e9tais heureux de faire. J\u2019\u00e9tais bien motiv\u00e9, d\u2019autant que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 pris l\u2019habitude de pratiquer la m\u00e9ditation une fois par jour pendant au moins une heure ou un peu plus. Je m\u2019asseyais donc en m\u00e9ditation. Je m\u2019asseyais mais je n\u2019en retirais pas grand-chose car mon esprit pr\u00e9f\u00e9rait g\u00e9n\u00e9ralement vagabonder dans toutes les directions. Il ne se posait jamais et ne cessait de produire des pens\u00e9es. Malgr\u00e9 tout, j\u2019arrivais dans la salle de m\u00e9ditation avant les autres, de m\u00eame qu\u2019un autre moine, Ajahn Maha Samran. Nous commencions tous deux \u00e0 m\u00e9diter avant l\u2019heure. Ajahn Maha Samran arrivait environ quinze ou vingt minutes avant la cloche et je faisais de m\u00eame, jour apr\u00e8s jour. Il \u00e9tait bon de s\u2019asseoir avant que la cloche sonne. Nous n\u2019avions plus aucune t\u00e2che \u00e0 accomplir, de sorte que, \u00e0 partir du moment o\u00f9 nous nous asseyions (entre quatre heures et quatre heures et demie) jusqu\u2019au d\u00e9but des r\u00e9citations du soir, nous disposions d\u2019un peu plus de deux heures, ce qui \u00e9tait parfait. Parfois garder si longtemps la posture assise me faisait un peu mal mais je n\u2019y pr\u00eatais pas attention. Tout ce qui m\u2019int\u00e9ressait, c\u2019\u00e9tait de continuer \u00e0 m\u2019entra\u00eener tout le temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019avais aucune attirance pour les boissons chaudes ou les tisanes<a href=\"https:\/\/dhammadelaforet.org\/sommaire\/liem\/aupres_A_Chah.html#sdfootnote5sym\"><sup>5<\/sup><\/a> qui \u00e9taient offertes de temps en temps. Elles stimulent les intestins et devoir aller aux toilettes la nuit pouvait \u00eatre assez compliqu\u00e9. Je n\u2019en avais aucune envie, de sorte que je ne me joignais pas aux autres quand ils en prenaient. Apr\u00e8s les r\u00e9citations du soir, j\u2019allais directement \u00e0 mon kouti. Je n\u2019avais pas beaucoup de contacts avec mes compagnons dans la vie monastique et je n\u2019en souhaitais pas vraiment. Je me disais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je pr\u00e9f\u00e8re retourner \u00e0 mon kouti, le lieu qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 assign\u00e9.&nbsp;\u00bb Je n\u2019allais jamais ailleurs, au kouti des autres moines, par exemple&nbsp;; je restais simplement dans le mien. Quand je quittais le kouti, c\u2019\u00e9tait pour aller dans la salle de m\u00e9ditation et quand j\u2019en sortais, c\u2019\u00e9tait pour retourner au kouti, sauf pour aller aux toilettes ou les nettoyer. C\u2019est tout ce que je faisais, jour apr\u00e8s jour. J\u2019aimais bien ne pas parler avec les autres car, en retour, ils n\u2019essayaient pas de bavarder avec moi. Cela me donnait un sentiment de libert\u00e9. Je me coupais ainsi de tous les probl\u00e8mes qui peuvent na\u00eetre des contacts sociaux. Personne ne recherchait ma pr\u00e9sence et j\u2019avais ainsi l\u2019occasion de pratiquer seul, tranquillement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les t\u00e2ches quotidiennes de nettoyage et de maintenance des habitations du monast\u00e8re \u00e9taient g\u00e9n\u00e9ralement accomplies apr\u00e8s le repas qui se terminait vers dix heures du matin. Retourner \u00e0 mon kouti tout de suite apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 le r\u00e9fectoire et commencer \u00e0 le nettoyer \u00e9tait une occasion agr\u00e9able de me d\u00e9tendre et me changer les id\u00e9es. Cela permettait aussi de d\u00e9passer la torpeur qui vient souvent apr\u00e8s manger. En fait, je ne mangeais pas autant que les autres et je finissais g\u00e9n\u00e9ralement avant eux. Je trouvais que manger beaucoup engendrait l\u2019un des classiques obstacles \u00e0 l\u2019attention quand on est en m\u00e9ditation&nbsp;: mollesse et inertie pour le reste de la journ\u00e9e. Alors je mangeais juste ce dont mon corps avait besoin. Cela permet de se sentir l\u00e9ger, d\u00e9tendu et plein d\u2019\u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019essayais de garder mon kouti aux normes de maintenance instaur\u00e9es par la r\u00e8gle monastique mais sans plus. J\u2019avais une bouilloire remplie d\u2019eau potable, un crachoir, mes v\u00eatements de moine et mon bol \u2013 c\u2019est tout. En ce temps-l\u00e0, il n\u2019y avait pas encore beaucoup de routes ni de circulation. Tout ce que l\u2019on entendait, c\u2019\u00e9tait un camion qui traversait r\u00e9guli\u00e8rement le village de Bahn Glang vers deux ou trois heures du matin. C\u2019\u00e9tait le signal du lever car nous n\u2019avions pas de r\u00e9veil. Sans r\u00e9veil, les moines \u00e9taient amen\u00e9s \u00e0 d\u00e9velopper une vigilance de tous les instants. Ils devaient \u00e9couter les bruits d\u2019animaux, comme le coq de for\u00eat ou les oiseaux de nuit, pour deviner l\u2019heure. Il arrivait parfois que l\u2019on se trompe&nbsp;: croyant qu\u2019il \u00e9tait trois heures du matin, on se levait \u00e0 deux heures ou m\u00eame \u00e0 une heure et on commen\u00e7ait simplement sa journ\u00e9e \u00e0 cette heure-l\u00e0, sans retourner se coucher. Cela cr\u00e9ait un sentiment de diligence dans la pratique et soutenait l\u2019essence de la vie monastique qui exige que l\u2019on soit pr\u00e9sent \u00e0 son propre esprit, jour et nuit. M\u00eame si je pratiquais ainsi, il m\u2019arrivait parfois encore de me sentir peu s\u00fbr de moi&nbsp;; inqui\u00e9tudes et pens\u00e9es critiques refaisaient surface. Ces choses arrivent quand on manque d\u2019exp\u00e9rience. Si je laissais mon attention s\u2019\u00e9chapper, je ne me sentais pas \u00e0 la hauteur. Alors, avant de m\u2019endormir, j\u2019\u00e9tablissais fermement mon attention et je me pr\u00e9parais \u00e0 me r\u00e9veiller. Ensuite, d\u00e8s que j\u2019avais conscience d\u2019\u00eatre \u00e9veill\u00e9, je me levais imm\u00e9diatement. C\u2019est une excellente pratique qui nous lib\u00e8re de la d\u00e9pendance au r\u00e9veil. Il faut entretenir le sentiment tr\u00e8s simple d\u2019\u00eatre pr\u00eat \u00e0 faire les choses au moment voulu, sans h\u00e9sitation, sans pr\u00e9f\u00e9rence. Chaque jour, je consacrais au moins une heure ou une heure et demie \u00e0 m\u00e9diter en marchant. En me basant sur la lumi\u00e8re du soleil, je ne m\u2019arr\u00eatais que lorsque mon ombre tombait directement sur mes pieds. De telles pratiques ont \u00e9veill\u00e9 ma motivation pour maintenir seul les observances d\u2019entra\u00eenement, mes propres pratiques quotidiennes et la routine du monast\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au bout d\u2019un certain temps de cette vie \u00e0 Wat Pah Pong, j\u2019ai entendu Ajahn Chah donner un enseignement sur les trois caract\u00e9ristiques de l\u2019existence que sont <em>anicc\u0101<\/em> (l\u2019impermanence, le changement)<em>,<\/em> <em>dukkha<\/em> (la souffrance ou l\u2019insatisfaction) et <em>anatt\u0101<\/em>, (le non-soi ou impersonnalit\u00e9)<em>.<\/em> Il disait qu\u2019il \u00e9tait bon de contempler ces trois caract\u00e9ristiques parce qu\u2019elles contrebalan\u00e7aient les trois <em>vipallasa-dhamma<\/em> (distorsions des perceptions, pens\u00e9es et opinions) et les erreurs de jugement que l\u2019on peut faire en m\u00e9ditation quand on a des visions <em>(nimitta).<\/em> Les <em>nimitta<\/em> peuvent cr\u00e9er de la confusion dans l\u2019esprit des gens, les \u00e9loigner de la r\u00e9alit\u00e9, et les faire d\u00e9vier des enseignements et de la voie juste. Pendant plus d\u2019une heure, Ajahn Chah a d\u00e9velopp\u00e9 ce th\u00e8me et donn\u00e9 des conseils appropri\u00e9s. Vers vingt heures, lorsque nous nous sommes dispers\u00e9s pour retourner \u00e0 nos koutis, je me suis dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les trois caract\u00e9ristiques sont de bons principes pour en faire le fondement de sa pratique. C\u2019est une bonne base. Quoi qu\u2019il advienne, je vais enraciner mon travail dans la conscience des trois caract\u00e9ristiques.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est ainsi que j\u2019ai pris la ferme d\u00e9cision de pratiquer la m\u00e9ditation sans interruption. Apr\u00e8s les t\u00e2ches quotidiennes, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 nous nous retrouvions, je m\u00e9ditais. De retour \u00e0 mon kouti, je posais mes affaires personnelles et je m\u00e9ditais. Un agr\u00e9able sentiment d\u2019isolement s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9. Quand il y avait des sons, je les entendais en les consid\u00e9rant simplement comme des sons. Les r\u00e9actions \u00e9motionnelles habituelles ont cess\u00e9 de prolif\u00e9rer. Je commen\u00e7ais \u00e0 avoir l\u2019impression qu\u2019il n\u2019y en avait plus \u2013 en tout cas, c\u2019\u00e9tait le sentiment que j\u2019avais. L\u2019attention \u2013 dans le sens d\u2019une claire conscience que les choses se produisent selon des causes et des conditions \u2013 \u00e9tait bien pr\u00e9sente mais je restais centr\u00e9 sur la pens\u00e9e que cette exp\u00e9rience n\u2019avait rien de s\u00fbr, que tout pouvait changer, que d\u2019autres exp\u00e9riences pouvaient se produire. C\u2019est cette attitude que j\u2019ai maintenue avec une totale pr\u00e9sence d\u2019esprit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour ce qui concerne la routine quotidienne, j\u2019avais la m\u00eame d\u00e9termination&nbsp;: si je devais me reposer ou dormir, je le faisais, mais quand il \u00e9tait temps de se lever, je me levais imm\u00e9diatement. \u00c0 un certain moment, j\u2019ai adopt\u00e9 une pratique particuli\u00e8re&nbsp;: j\u2019alternais mes heures de sommeil et de veille. Comme j\u2019avais l\u2019habitude de me coucher \u00e0 22h, je passais \u00e0 20h, par exemple, puis je me relevais \u00e0 23h ou \u00e0 1h du matin. D\u2019autres fois, je me couchais \u00e0 1h du matin et je me relevais \u00e0 3h. Je m\u2019entra\u00eenais \u00e0 l\u00e2cher prise, encore et encore, \u00e0 ne pas m\u2019enliser dans des fa\u00e7ons de faire, de ne pas m\u2019habituer \u00e0 prendre du repos ni \u00e0 trouver du plaisir dans le sommeil. Je ne me permettais m\u00eame pas l\u2019excuse que cette pratique pouvait \u00eatre mauvaise pour ma sant\u00e9. Je savais o\u00f9 je voulais en venir et je pratiquais en cons\u00e9quence jusqu\u2019\u00e0 sentir clairement la d\u00e9termination en moi, au point de pouvoir dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Aujourd\u2019hui, je dormirai deux ou trois heures&nbsp;\u00bb et ne pas m\u00eame d\u00e9passer cette dur\u00e9e de dix ou vingt minutes. En g\u00e9n\u00e9ral, je me r\u00e9veillais environ cinq minutes avant ou apr\u00e8s l\u2019heure dite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait un bon entra\u00eenement. S\u2019exercer ainsi permet de se sentir pleinement conscient dans la pratique. En fait, cette ann\u00e9e-l\u00e0, tout s\u2019est tr\u00e8s bien pass\u00e9. J\u2019ai pu faire tout cela sans trop me pr\u00e9occuper du monde ext\u00e9rieur. Je ne sentais pas le besoin de rencontrer des gens, pas m\u00eame les personnes dont j\u2019avais \u00e9t\u00e9 proche \u2013 parents ou amis&nbsp;; je n\u2019y pensais pas. J\u2019\u00e9tais aussi d\u00e9tach\u00e9 que quelqu\u2019un qui n\u2019aurait aucune famille, pas d\u2019amis, pas de m\u00e8re ni de p\u00e8re&nbsp;; comme quelqu\u2019un qui n\u2019a plus rien dans ce monde et se contente d\u2019exister en se reposant uniquement sur lui-m\u00eame tout le temps. Je ne sais pas comment ces soucis ont disparu de mon esprit au point de devenir de lointains souvenirs mais c\u2019\u00e9tait une bonne occasion de m\u2019entra\u00eener compl\u00e8tement seul, jour et nuit, alors j\u2019ai continu\u00e9 ainsi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019allais pas souvent voir Ajahn Chah dans son kouti. Souvent, apr\u00e8s les r\u00e9citations du soir, certains moines et novices allaient le retrouver pour lui rendre hommage. On m\u2019a rapport\u00e9 qu\u2019il demandait parfois o\u00f9 j\u2019\u00e9tais, mais malgr\u00e9 tout, je n\u2019y allais jamais. Je voyais que, la plupart du temps, si les moines allaient le voir, c\u2019\u00e9tait pour avoir des contacts pour \u00eatre proches de lui, et je ne pensais pas que c\u2019\u00e9tait une bonne chose. Pour moi, la mani\u00e8re juste de se rapprocher d\u2019Ajahn Chah \u00e9tait de mettre en application les modes de comportement et de pratique qu\u2019il enseignait. Donc j\u2019allais tr\u00e8s peu le voir, en v\u00e9rit\u00e9. Parfois il demandait&nbsp;: \u00ab&nbsp;O\u00f9 est donc pass\u00e9 ce moine venu d\u2019ailleurs&nbsp;?&nbsp;Je ne le vois jamais ici.&nbsp;\u00bb Je savais qu\u2019il posait la question mais je n\u2019essayais pas d\u2019entrer en contact avec lui pour autant. Je pr\u00e9f\u00e9rais me reposer sur ma propre motivation \u00e0 pratiquer. Je me disais : \u00ab&nbsp;Pourquoi suis-je venu ici&nbsp;? Qu\u2019est-ce que je veux vraiment&nbsp;? Est-ce que je veux \u00eatre ami avec un ma\u00eetre et \u00eatre proche de lui&nbsp;?&nbsp;\u00bb En v\u00e9rit\u00e9, j\u2019\u00e9tais venu parce que je voulais pratiquer. L\u2019endroit \u00e9tait parfaitement propice \u00e0 l\u2019isolement, alors je devais continuer \u00e0 pratiquer de cette fa\u00e7on. Si les gens pensaient que j\u2019\u00e9tais distant et inamical, cela ne me g\u00eanait pas. Tout ce que je savais, c\u2019\u00e9tait que pratiquer ainsi \u00e9tait pour moi une obligation, un devoir que je devais accomplir. D\u2019ailleurs, c\u2019\u00e9tait ce que nous voulions tous faire, au d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ma pratique s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e r\u00e9guli\u00e8rement, tout au long du deuxi\u00e8me et du troisi\u00e8me mois de la retraite des pluies. Au d\u00e9but du deuxi\u00e8me mois, certaines choses se sont produites qui semblaient tr\u00e8s positives \u2013 en fait, elles ne l\u2019\u00e9taient qu\u2019en partie. J\u2019ai remarqu\u00e9 que, parfois, je me sentais bien et, d\u2019autres fois, je me sentais mal. Alors je me suis demand\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi y a-t-il toujours ces \u00e9tats de bien et de mal&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00c0 force de me poser la question, j\u2019ai compris que, si on souhaite que les choses se passent d\u2019une certaine mani\u00e8re, on les juge \u00ab&nbsp;bonnes&nbsp;\u00bb et, dans le cas contraire, on les dit \u00ab&nbsp;mauvaises&nbsp;\u00bb. Est-il possible que seules les choses que l\u2019on aime soient justes et que toutes les autres soient fausses&nbsp;? Je me suis pos\u00e9 ces questions et j\u2019ai regard\u00e9 au fond de moi pour savoir ce qu\u2019\u00e9tait vraiment le d\u00e9sir. La fa\u00e7on dont s\u2019expriment les d\u00e9sirs est caract\u00e9ris\u00e9e par ces ressentis de \u00ab&nbsp;bon&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;mauvais&nbsp;\u00bb. Ce sont donc eux qui donnent naissance au d\u00e9sir. J\u2019en ai donc conclu&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi se pr\u00e9occuper de ces ressentis&nbsp;? On devrait plut\u00f4t s\u2019engager \u00e0 ne pas du tout s\u2019y int\u00e9resser. La seule chose dans laquelle on devrait s\u2019investir, c\u2019est la pratique qui consiste \u00e0 simplement \u00eatre pr\u00e9sent et conscient en toutes circonstances.&nbsp;\u00bb Telle est la devise que j\u2019ai soutenue et appliqu\u00e9e sans cesse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au d\u00e9but du deuxi\u00e8me mois, toutes les exp\u00e9riences se sont mises en place&nbsp;: je voyais mes attitudes mentales et je savais dans quel \u00e9tat d\u2019esprit j\u2019\u00e9tais, qu\u2019il soit positif ou n\u00e9gatif. Je voyais le lien entre les \u00e9tats d\u2019esprit et l\u2019esprit, et je voyais le lien entre l\u2019esprit et les \u00e9tats d\u2019esprit. C\u2019est ainsi que j\u2019ai compris que l\u2019esprit est une chose et que les \u00e9tats d\u2019esprit en sont une autre. Quand on peut distinguer ce que l\u2019on ressent, s\u00e9parer les \u00e9tats d\u2019esprit de ce qu\u2019est l\u2019esprit et, conna\u00eetre et voir ainsi que son esprit et ses \u00e9tats d\u2019esprit sont deux choses diff\u00e9rentes, on voit \u00ab&nbsp;ce qui sait&nbsp;\u00bb, ce qui reconna\u00eet l\u2019esprit et qui reconna\u00eet les \u00e9tats d\u2019esprit. Cela m\u2019a permis de vivre tout ce qui se passait en \u00e9tant pleinement \u00e9veill\u00e9&nbsp;; je me sentais conscient et vigilant quand je dormais et quand j\u2019\u00e9tais r\u00e9veill\u00e9. J\u2019\u00e9tais t\u00e9moin de ce que je vivais, seul avec moi-m\u00eame. Ce n\u2019est pas comme si j\u2019avais cherch\u00e9 \u00e0 m\u2019enfuir quelque part ou que j\u2019\u00e9tais distant. C\u2019est plut\u00f4t que je suivais continuellement tout ce qui se passait, que les choses soient agr\u00e9ables ou d\u00e9sagr\u00e9ables. C\u2019est ainsi que je le voyais. Je ne consid\u00e9rais pas cette exp\u00e9rience comme particuli\u00e8rement \u00ab&nbsp;bonne&nbsp;\u00bb&nbsp;; j\u2019avais simplement le sentiment que ce que je faisais \u00e9tait assez bien pour me permettre de rester vigilant \u2013 c\u2019est tout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette exp\u00e9rience m\u2019a rappel\u00e9 un passage du <em>Dhammapada<\/em> qui m\u2019avait fait une forte impression quand je l\u2019avais \u00e9tudi\u00e9 pour les examens sur le Dhamma. J\u2019en ai souvent parl\u00e9 dans le pass\u00e9. J\u2019ai appris beaucoup d\u2019autres passages mais celui-ci me revient tr\u00e8s facilement \u00e0 l\u2019esprit\u00a0: \u00ab\u00a0Ceux qui domptent leur esprit seront lib\u00e9r\u00e9s de l\u2019emprise de Mara.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment se lib\u00e8re-t-on de l\u2019emprise de Mara&nbsp;? En observant l\u2019esprit. C\u2019est exactement ce que je pensais, alors j\u2019ai observ\u00e9 de pr\u00e8s mes diff\u00e9rents ressentis. En parall\u00e8le, je continuais \u00e0 poser mon attention sur un objet de concentration \u2013 je ne n\u00e9gligeais pas la pratique du sam\u0101dhi. Il est n\u00e9cessaire de maintenir aussi un objet de concentration. Je n\u2019avais rien cherch\u00e9 de plus compliqu\u00e9 que l\u2019observation de l\u2019inspiration et de l\u2019expiration. Observer le souffle a un impact sur l\u2019esprit&nbsp;: il lui permet de d\u00e9passer les pollutions mentales et l\u2019avidit\u00e9. J\u2019observais mon objet de concentration et j\u2019observais les \u00e9tats par lesquels passait l\u2019esprit, aussi bien les \u00e9tats sains que les \u00e9tats d\u2019esprit n\u00e9gatifs. Il y avait la connaissance claire de l\u2019objet de m\u00e9ditation et la connaissance des \u00e9tats d\u2019esprit. Les deux \u00e9taient r\u00e9unis et ne se s\u00e9paraient pas, que je sois en train de marcher, assis, debout ou couch\u00e9. Cette exp\u00e9rience de pleine conscience \u00e9tait toujours pr\u00e9sente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y avait parfois aussi des \u00e9tats d\u2019abattement et de d\u00e9couragement \u2013 cela faisait partie de l\u2019exp\u00e9rience. Je me disais&nbsp;: \u00ab&nbsp;N\u2019avoir aucun obstacle \u00e0 affronter est impossible dans ce monde&nbsp;; tout ne peut pas toujours \u00eatre facile. Il faut supporter ces difficult\u00e9s. Quoi qu\u2019il advienne, il faut endurer et se reprendre. Il n\u2019y a pas d\u2019autre moyen.&nbsp;\u00bb J\u2019essayais donc de me souvenir de cela et d\u2019endurer patiemment. Il m\u2019arrivait d\u2019\u00eatre d\u00e9pass\u00e9 par les entraves <em>(nivarana).<\/em> Elles \u00e9taient assez fortes. Je me sentais un peu comme un ballon de football dans lequel on tape d\u2019un c\u00f4t\u00e9 puis de l\u2019autre. Quand le coup de pied \u00e9tait fort, tout allait trop vite et je n\u2019arrivais pas \u00e0 voir les choses clairement. L\u2019esprit continuait \u00e0 prolif\u00e9rer dans toutes les directions&nbsp;: il pensait au travail, aux activit\u00e9s m\u00e9nag\u00e8res, \u00e0 la tourn\u00e9e d\u2019offrande de nourriture. L\u2019esprit \u00e9tait dans cet \u00e9tat-l\u00e0 mais je ne m\u2019en inqui\u00e9tais pas plus que cela. Je constatais simplement qu\u2019il en \u00e9tait l\u00e0 et je m\u2019en tenais \u00e0 ma compr\u00e9hension selon laquelle il ne s\u2019agissait que d\u2019\u00e9tats d\u2019esprit qui apparaissent, durent un moment puis disparaissent. Je les consid\u00e9rais comme des exp\u00e9riences, des sympt\u00f4mes que l\u2019esprit affichait. En constatant l\u2019effet que ces \u00e9tats d\u2019esprit avaient sur l\u2019esprit, je me disais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voil\u00e0 ce que le Bouddha voulait dire quand il d\u00e9clarait&nbsp;: \u2018L\u2019esprit est ainsi\u2019. L\u2019esprit doit exprimer le bon et le mauvais&nbsp;; on ne peut pas le bl\u00e2mer pour autant. On ne peut pas dire qu\u2019il est tout mauvais ni qu\u2019il est tout bon.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je continuais donc \u00e0 observer tout avec attention. S\u2019il survenait quelque chose qui \u00e9tait vraiment au-del\u00e0 de ma capacit\u00e9 d\u2019endurance, je me disais&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est encore <em>anicc\u0101, dukkha, anatt\u0101<\/em>&nbsp;\u00bb. Si on ne peut plus lutter, on se dit simplement&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Anicc\u0101, dukkha, anatt\u0101&nbsp;<\/em>\u00bb et on l\u00e2che tout, on laisse les choses \u00eatre ce qu\u2019elles sont. C\u2019est ce que je faisais. Parfois c\u2019\u00e9tait bien, dans la mesure o\u00f9 je me sentais inspir\u00e9 par cette patience et cette endurance qui m\u2019habitaient. Mais je n\u2019\u00e9laborais pas&nbsp;; je consid\u00e9rais simplement que cela faisait partie de la lutte incessante entre \u00eatre capable de supporter et ne pas l\u2019\u00eatre. Ensuite, quand on a pu maintenir cette pratique pendant un certain temps, sans discontinuer, avec constance et d\u00e9termination, tout commence \u00e0 prendre du sens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il m\u2019arrivait d\u2019avoir des sensations tr\u00e8s fortes de <em>piti <\/em>(joie et f\u00e9licit\u00e9), aussi bien quand je marchais que lorsque j\u2019\u00e9tais assis ou couch\u00e9. Je savais que cela ne signifiait pas grand-chose, m\u00eame si ce ressenti de bonheur et de joie pouvait durer toute une journ\u00e9e et toute une nuit, quelle que soit ma posture. Je ne crois pas m\u2019\u00eatre laiss\u00e9 fourvoyer par ces sentiments agr\u00e9ables. Je r\u00e9tablissais r\u00e9guli\u00e8rement mon attention et, comme l\u2019avait dit Ajahn Chah dans ses enseignements, je dirigeais cette attention vers les principes des Trois Caract\u00e9ristiques. J\u2019avais une bonne m\u00e9moire et je pouvais parfaitement me rappeler ses paroles. D\u2019ailleurs, c\u2019est aussi ce que j\u2019avais appris dans le contexte de mes \u00e9tudes du Dhamma et de l\u2019<em>Abhidhamma<\/em>. Je savais, au fond de moi, que ces principes devaient vraiment \u00eatre pris comme points de r\u00e9f\u00e9rence&nbsp;; c\u2019est le terrain sur lequel il faut se tenir lorsque de telles batailles sont men\u00e9es. J\u2019ai donc utilis\u00e9 ces principes des Trois Caract\u00e9ristiques comme crit\u00e8res pour \u00e9valuer le bonheur que l\u2019on ressent dans ce type d\u2019exp\u00e9riences. Je me disais aussi que le bonheur n\u2019est jamais que du bonheur&nbsp;et qu\u2019il est sujet au changement, comme tout le reste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant cette p\u00e9riode, il n\u2019y avait aucun \u00e9tat d\u2019esprit li\u00e9 aux d\u00e9sirs des sens ou \u00e9veill\u00e9 par les contacts sensoriels. Cela ne se produisait tout simplement pas. J\u2019\u00e9tais comme un arbre immobile en l\u2019absence de vent \u2013 compl\u00e8tement paisible en lui-m\u00eame. Mes yeux \u00e9taient simplement des yeux et mes oreilles \u00e9taient simplement des oreilles&nbsp;; les vagues de la sensualit\u00e9 n\u2019avaient aucun impact sur eux. Je les prenais comme des fonctions sp\u00e9cifiques de l\u2019esprit. Je n\u2019y r\u00e9agissais pas fortement et je n\u2019accordais pas d\u2019importance particuli\u00e8re \u00e0 leurs caract\u00e9ristiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je continuais \u00e0 pratiquer ainsi mais je m\u2019autorisais aussi quelque repos. Cependant, quand je me reposais, je n\u2019avais pas vraiment l\u2019impression de me reposer. Je me sentais constamment sur le qui-vive. Au bout d\u2019un certain temps, le sentiment de bonheur que j\u2019avais eu pendant des jours et des jours, a fini par changer lui aussi. Parfois je ne sentais rien du tout et je me disais que c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre la voie de la lib\u00e9ration. Ensuite, cela a tourn\u00e9 \u00e0 la souffrance et au d\u00e9couragement&nbsp;; tout me paraissait sombre, comme quand on avance dans le noir et qu\u2019on ne trouve pas son chemin. Malgr\u00e9 tout, je maintenais une pr\u00e9sence consciente. Juste cela. Que je sois debout, assis, en train de marcher ou couch\u00e9, la souffrance \u00e9tait pr\u00e9sente. Je ne sais pas d\u2019o\u00f9 elle venait ni pourquoi elle se manifestait, mais je me demandais continuellement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que cette souffrance&nbsp;?&nbsp;\u00bb Finalement, en appliquant le principe que j\u2019avais utilis\u00e9 avant, lorsque je ressentais de la joie et du bonheur, je me suis dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Puisque cette souffrance est apparue, elle doit finir par dispara\u00eetre&nbsp;\u00bb. Avec cette pens\u00e9e, j\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 \u00eatre attentif \u00e0 tout ce qui se produisait pendant encore un jour ou deux et puis c\u2019est pass\u00e9. Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer, alors j\u2019ai juste consid\u00e9r\u00e9 cela comme une exp\u00e9rience en soi. Cela faisait partie du va-et-vient de la lutte pour le pouvoir, alors je l\u2019ai accept\u00e9 comme telle. Pendant tout ce temps, \u00e0 aucun moment je n\u2019avais n\u00e9glig\u00e9 la routine monastique ni les t\u00e2ches et les devoirs quotidiens qui m\u2019incombaient. Ils \u00e9taient mon refuge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En continuant \u00e0 pratiquer ainsi, des transformations se sont produites d\u2019elles-m\u00eames, la plupart du temps autour de 16h ou 17h \u2013 on dirait que les choses changent quand on sent que la journ\u00e9e se termine et que la nuit approche. Le changement arrive d\u2019un seul coup, instantan\u00e9ment. Mais je ne l\u2019ai pas pris comme quelque chose de sp\u00e9cial, seulement comme le r\u00e9sultat de la pratique. Je ne pensais \u00e0 personne et, au monast\u00e8re, il ne se passait rien, donc les choses ne pouvaient \u00eatre apparues en lien avec une personne ou une chose ext\u00e9rieure. Je vivais dans un r\u00e9el isolement et je continuais \u00e0 pratiquer. Quand je sentais de la souffrance, je la regardais, je la suivais, je l\u2019observais&nbsp;; je savais \u00e0 quel instant elle apparaissait, je savais quand elle \u00e9tait pr\u00e9sente \u2013 mais, \u00e0 aucun moment, je ne me laissais croire qu\u2019il s\u2019agissait de quelque chose de sp\u00e9cial. Je la consid\u00e9rais tout simplement comme une expression de la souffrance \u2013 une souffrance qui \u00e9tait apparue et qui se devait de dispara\u00eetre du fait de sa nature impermanente. J\u2019en arrivais au point d\u2019avoir l\u2019impression de ne me ma\u00eetriser qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9. Je me demandais si je devenais fou mais c\u2019\u00e9tait impossible puisque j\u2019\u00e9tais pleinement conscient. J\u2019ai donc continu\u00e9 \u00e0 pratiquer ainsi tout seul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est alors qu\u2019Ajahn Chah annon\u00e7a que moines et novices ne seraient plus oblig\u00e9s de participer aux r\u00e9citations du matin et du soir, ajoutant que ce temps devait dor\u00e9navant \u00eatre consacr\u00e9 \u00e0 la pratique. Cela arrivait juste \u00e0 point pour moi. Il n\u2019y avait plus d\u2019activit\u00e9s communautaires hormis l\u2019eau&nbsp;: en ce temps-l\u00e0, nous devions aller au puits ensemble, tirer de l\u2019eau et la rapporter. En accomplissant cette t\u00e2che, je ne parlais jamais \u00e0 personne. L\u2019heure venue, nous prenions simplement les seaux et les b\u00e2tons, nous nous aidions \u00e0 tirer l\u2019eau du puits, puis nous la transportions pour remplir les cruches dans les toilettes et les r\u00e9servoirs d\u2019eau potable. Ensuite, j\u2019allais me laver \u00e0 l\u2019un des points d\u2019eau et puis je continuais \u00e0 m\u00e9diter en marchant ou assis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parfois, pendant que je m\u00e9ditais en marchant, il commen\u00e7ait \u00e0 pleuvoir et j\u2019\u00e9tais tent\u00e9 de m\u2019arr\u00eater mais je me disais&nbsp;: \u00ab&nbsp;La pluie n\u2019a qu\u2019\u00e0 tomber, moi je continue \u00e0 marcher. Les choses se mouillent mais elles s\u00e8chent apr\u00e8s. On ne devrait m\u00eame pas accorder une pens\u00e9e au fait qu\u2019il pleuve ou qu\u2019il fasse beau.&nbsp;\u00bb Je ne sais pas d\u2019o\u00f9 me venait cette foi. Je ne m\u2019inqui\u00e9tais absolument pas de ce qui pouvait m\u2019arriver. J\u2019\u00e9tais totalement engag\u00e9 et heureux de ce que je faisais. L\u2019int\u00e9r\u00eat et la motivation \u00e9taient toujours pr\u00e9sents. Je n\u2019essayais pas d\u2019\u00e9viter d\u2019\u00e9ventuels obstacles. Quand je m\u00e9ditais en marchant, je ne me posais pas de questions et je n\u2019analysais rien. G\u00e9n\u00e9ralement, pour cette pratique, je ne portais pas mon v\u00eatement du dessus \u00e0 la mani\u00e8re formelle, seulement la petite tunique que l\u2019on porte sur une \u00e9paule <em>(angsa).<\/em> Mais, de temps en temps, je mettais la tenue compl\u00e8te, par crainte de ne pas respecter les normes&nbsp;: le v\u00eatement du dessus <em>(civorn)<\/em> plus le manteau pli\u00e9 <em>(sanghati)<\/em> sur l\u2019\u00e9paule.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 ce stade de la pratique, un autre changement se produisit. En termes classiques, on pourrait d\u00e9crire cela comme <em>vipassanupakilesa<\/em>&nbsp;: des exp\u00e9riences trompeuses pour la vision profonde. Il y eut en moi, pendant des jours et des nuits, un sentiment de joie immense et une lumi\u00e8re radieuse. Cette lumi\u00e8re n\u2019est pas comme celle du soleil ni comme aucune source de lumi\u00e8re&nbsp;; c\u2019est quelque chose que l\u2019on ressent en soi comme un profond rayonnement. Je ne me suis pas laiss\u00e9 emporter en pensant que j\u2019\u00e9tais devenu quelqu\u2019un de sp\u00e9cial. Je consid\u00e9rais simplement ce qui se passait comme une exp\u00e9rience qui arrivait spontan\u00e9ment du fait de la pratique. Ce sont des choses qui arrivent. Donc, en ce qui me concerne, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de rester attentif et de ne pas m\u2019\u00e9garer en m\u2019identifiant \u00e0 ceci ou cela. Si on commence \u00e0 se croire important, suite \u00e0 de telles exp\u00e9riences, on risque fort de devenir fou. C\u2019est ce qui arrive \u00e0 certains m\u00e9ditants, \u00e0 ce stade. Ils commencent \u00e0 se sentir diff\u00e9rents, sup\u00e9rieurs&nbsp;; il leur arrive de consid\u00e9rer tous les autres comme inf\u00e9rieurs \u00e0 eux. Je savais que c\u2019\u00e9tait un risque, alors j\u2019\u00e9tais r\u00e9solu \u00e0 demeurer pleinement pr\u00e9sent et conscient, et \u00e0 ne pas me laisser emporter par des tentations, par la tendance \u00e0 se donner de l\u2019importance. Je me r\u00e9p\u00e9tais constamment&nbsp;: \u00ab&nbsp;De telles exp\u00e9riences, une fois apparues doivent forc\u00e9ment dispara\u00eetre.&nbsp;\u00bb Je restais attentif \u00e0 cela et je me concentrais ainsi sur tout ce que je vivais, de jour comme de nuit.&nbsp;De telles exp\u00e9riences peuvent se produire. Le Bouddha leur a m\u00eame donn\u00e9 un nom&nbsp;: <em>vipassanupakilesa.<\/em> Elles se produisent toujours dans le cadre de vipassana. Il semble que, lorsqu\u2019on entre dans la sph\u00e8re de vipassana, on est forc\u00e9 de passer aussi par <em>vipassanu<\/em>. C\u2019est comme \u00e7a. Mais je ne me suis pas \u00e9gar\u00e9 ni laiss\u00e9 tromper. Je ne me suis pas fait des illusions sur moi-m\u00eame. Tout ce que j\u2019ai vu, c\u2019est une situation qui apparaissait, durait puis changeait. Et je maintenais toujours les t\u00e2ches de la routine quotidienne. La plupart du temps, quand je m\u2019asseyais en m\u00e9ditation, je ne restais pas tr\u00e8s longtemps. \u00c0 ce stade, je d\u00e9passais \u00e0 peine une heure. Cela semblait convenir \u00e0 mon corps car je n\u2019avais jamais le moindre probl\u00e8me physique, aucune douleur ni autre sympt\u00f4me frustrant. Quand on n\u2019a pas de probl\u00e8me de sant\u00e9, on peut pratiquer tout \u00e0 son aise. Je ne me suis pas senti sup\u00e9rieur du fait de ce qui se passait dans ma pratique. J\u2019accomplissais mes t\u00e2ches comme d\u2019habitude, en restant toujours un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart et silencieux. J\u2019observais mon esprit et mes ressentis, exactement comme avant. J\u2019\u00e9tais conscient d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de moi-m\u00eame, toujours pr\u00eat \u00e0 voir ce qui se passait en moi, non seulement quand j\u2019\u00e9tais r\u00e9veill\u00e9 mais aussi dans mon sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tandis que je pratiquais ainsi, sans jamais baisser la garde, un autre changement se produisit. Je me suis retrouv\u00e9 dans un espace bas et sombre avec le sentiment d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau attaqu\u00e9. Des pouss\u00e9es de d\u00e9sir sexuel arrivaient de temps en temps. Hormis les observer quand elles arrivaient, je n\u2019avais pas d\u2019autre outil pour affronter ces sympt\u00f4mes. Les sensations se d\u00e9ployaient mais je n\u2019ai pas laiss\u00e9 la crainte et l\u2019inqui\u00e9tude m\u2019envahir pour autant. Je suis simplement rest\u00e9 vigilant et tr\u00e8s prudent. Quoi qu\u2019il arrive, il faut toujours rester sur ses gardes, attentif et m\u00e9fiant, comme si on observait un animal sauvage. On reste assis sans bouger, calme, tandis que les animaux sauvages ne cessent de courir dans tous les sens. J\u2019\u00e9tais toujours sur le qui-vive, m\u00e9fiant de la situation, de sorte que je restais compl\u00e8tement \u00e9veill\u00e9 et parfaitement conscient. En fait, sur le plan physique, c\u2019\u00e9tait assez \u00e9puisant parfois. Je me sentais faible et fatigu\u00e9. J\u2019avais le sentiment de ne pas avoir la latitude de me d\u00e9tendre. Mais je pers\u00e9v\u00e9rais dans la pratique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et puis les choses ont encore chang\u00e9 \u2013 elles changeaient perp\u00e9tuellement, de toute fa\u00e7on. Certaines questions me sont venues \u00e0 l\u2019esprit. Je me suis demand\u00e9 soudain&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cette pratique \u2013 quel est son but&nbsp;?&nbsp;\u00bb La r\u00e9ponse qui est arriv\u00e9e m\u2019a abasourdi car elle semblait venir tout droit du silence&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cette pratique&nbsp;? Inutile de poser la question. Nous pratiquons pour pratiquer.&nbsp;\u00bb Voil\u00e0 comment la r\u00e9ponse est arriv\u00e9e. Ces mots exprimaient quelque chose sous une certaine forme et il n\u2019y avait rien d\u2019autre \u00e0 dire. La r\u00e9ponse \u00e9tait l\u00e0, c\u2019\u00e9tait tout\u2026 le probl\u00e8me s\u2019est envol\u00e9. Quand je me suis lev\u00e9 le matin, j\u2019ai repris mes t\u00e2ches et suivi la routine monastique. Je n\u2019ai jamais abandonn\u00e9 le travail communautaire. Quand un nouveau jour se levait, je faisais ce que j\u2019avais \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et puis un autre changement est encore intervenu, une exp\u00e9rience d\u2019un genre nouveau \u00e0 laquelle je ne m\u2019attendais pas. Quelque chose s\u2019est pass\u00e9 qui m\u2019a donn\u00e9 \u00e9norm\u00e9ment d\u2019\u00e9nergie. Mon esprit me paraissait fort et mon corps l\u00e9ger. Quand je marchais, je n\u2019avais pas l\u2019impression de marcher&nbsp;; quand j\u2019\u00e9tais assis, je n\u2019avais pas l\u2019impression d\u2019\u00eatre assis. Le corps semblait incroyablement l\u00e9ger. L\u00e0 encore, je n\u2019ai pas consid\u00e9r\u00e9 cela comme quelque chose de sp\u00e9cial \u2013 et il est probable que \u00e7a ne l\u2019\u00e9tait pas. Si je devais qualifier cette exp\u00e9rience en termes classiques, il ne s\u2019agissait peut-\u00eatre de rien de plus que des aspects de <em>piti<\/em>. En effet, le Bouddha \u00e9voque plusieurs formes de manifestations de <em>piti<\/em>. Donc je ne m\u2019inqui\u00e9tais pas trop de ce qui se passait. Je n\u2019avais pas le sentiment que je devais l\u2019analyser. Je faisais ce que je faisais, tout simplement, en me disant que c\u2019\u00e9tait ce qui se produisait dans mon exp\u00e9rience. On peut l\u2019exprimer ainsi&nbsp;: en toute situation, on peut avoir un certain ressenti et, le lendemain, ce ressenti sera diff\u00e9rent. Et, effectivement, le jour suivant, tout a encore chang\u00e9. Il y a eu beaucoup de changements&nbsp;; le bonheur et la souffrance alternaient de mani\u00e8re chaotique, de sorte que, ressentant un certain bonheur un jour et une certaine souffrance un autre jour, je ne savais pas ce que signifiaient ce bonheur ni cette souffrance. Dire qu\u2019ils avaient une cause pr\u00e9cise serait impossible. Il n\u2019y avait que des ressentis en mouvement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce jour-l\u00e0, je pratiquais la m\u00e9ditation en marchant, comme les autres jours. Le soir est venu, le soleil s\u2019est couch\u00e9 et le son des cigales a annonc\u00e9 la tomb\u00e9e de la nuit. Je n\u2019avais pas de lampe de poche, seulement des allumettes et des bougies pour m\u2019\u00e9clairer le soir. Dans mon kouti, il n\u2019y avait pas grand-chose en dehors de mes robes, mon bol et un v\u00eatement de bain. C\u2019\u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s tout, \u00e0 l\u2019exception, peut-\u00eatre, de deux ou trois bougies au cas o\u00f9 j\u2019aurais voulu m\u00e9diter en marchant dehors ou pour toute autre raison urgente. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de m\u00e9diter assis et en marchant, de pratiquer la concentration comme je l\u2019avais fait tous les jours jusque-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avant de me coucher, je me suis assis pour me d\u00e9tendre un peu, et j\u2019ai eu le sentiment que j\u2019\u00e9tais constamment en train d\u2019observer ce qui se passait. Ce soir-l\u00e0, j\u2019\u00e9tais physiquement tr\u00e8s fatigu\u00e9, \u00e9puis\u00e9. Mes membres \u00e9taient douloureux et on aurait dit que mes pieds \u00e9taient contusionn\u00e9s. J\u2019ai donc pris le temps de me reposer en m\u00e9ditation pour donner un peu de vacances \u00e0 mon esprit. Je me suis assis en toute \u00e9quanimit\u00e9 et c\u2019est exactement ce qui s\u2019est pass\u00e9&nbsp;: une fois assis, je n\u2019ai plus rien ressenti du tout, exactement comme quelqu\u2019un d\u00e9pourvu de pens\u00e9e. Il n\u2019y avait que la sensation d\u2019\u00eatre assis, assis avec rien, aucune pens\u00e9e du tout, exclusivement tourn\u00e9 vers la pr\u00e9sence consciente. Le corps semblait tr\u00e8s l\u00e9ger \u2013 l\u00e9ger dans le corps, l\u00e9ger dans l\u2019esprit. Ce qui se produisait donnait le sentiment d\u2019\u00eatre dans un certain \u00e9tat\u2026 que je ne pourrais m\u00eame pas qualifier \u00ab&nbsp;d\u2019agr\u00e9able&nbsp;\u00bb. C\u2019\u00e9tait simplement quelque chose qui se passait. La sensation, dans le corps, \u00e9tait fra\u00eeche et apaisante. Comme si mon cerveau ou ma t\u00eate, plut\u00f4t, \u00e9tait fra\u00eeche. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019\u00eatre compl\u00e8tement vide, rafra\u00eechi et l\u00e9ger. Cela a dur\u00e9 toute la nuit et toute la journ\u00e9e suivante, quelle que soit ma posture&nbsp;: assis, debout, en marche ou couch\u00e9. En fait, j\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement indiff\u00e9rent \u00e0 tous les sentiments que j\u2019avais pu \u00e9prouver jusque-l\u00e0 dans ma vie. L\u2019aversion, la col\u00e8re et l\u2019amour, par exemple, ou encore les images et prolif\u00e9rations mentales, la vision positive ou n\u00e9gative des choses \u2013 tout cela n\u2019existait pas. J\u2019\u00e9tais dans un \u00e9tat d\u2019\u00e9quanimit\u00e9. Je ne ressentais rien qui ressemble \u00e0 de l\u2019attirance ou de l\u2019aversion. Je ne pouvais m\u00eame pas dire si c\u2019\u00e9tait bien ou pas bien. Tout ce que je peux dire aujourd\u2019hui, c\u2019est que c\u2019\u00e9tait une occasion de voir comment on se sent quand on ne juge pas les choses en termes de bon et de mauvais. Les ph\u00e9nom\u00e8nes conditionn\u00e9s du corps physique sont identifi\u00e9s comme de simples ph\u00e9nom\u00e8nes du monde mat\u00e9riel <em>(rupa-dhamma)<\/em> qui finissent par atteindre le stade o\u00f9 ils se d\u00e9sint\u00e8grent et se dissolvent. L\u2019esprit pensant, ce que nous appelons <em>sankhara<\/em> ou prolif\u00e9rations mentales, ne se manifeste pas du tout. Il ne reste que la facult\u00e9 de voir, voir les choses selon leur r\u00e9alit\u00e9. Tout ce qui se manifeste appara\u00eet tel que c\u2019est vraiment. Voir les choses telles qu\u2019elles sont en v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est en finir avec les probl\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette exp\u00e9rience a dur\u00e9 continuellement. Depuis ce jour, je n\u2019ai jamais vu appara\u00eetre des sentiments de bonheur ou de souffrance, pas plus que le moindre signe d\u2019aversion. Il n\u2019y a que l\u2019exp\u00e9rience d\u2019\u00eatre dans son \u00e9tat naturel. Vivre l\u00e9g\u00e8rement et silencieusement. \u00catre \u00e0 l\u2019aise dans son esprit. C\u2019est ainsi qu\u2019est l\u2019esprit, sans qu\u2019on ait besoin de le forcer. Je n\u2019ai rien forc\u00e9&nbsp;; il s\u2019agit purement et simplement d\u2019un v\u00e9cu. Je reconnais que cet \u00e9tat d\u2019\u00eatre est apparu et s\u2019est manifest\u00e9 du fait de la pratique. Mais je ne me consid\u00e8re en aucune mani\u00e8re comme bon, sup\u00e9rieur ou sp\u00e9cial. Je vois ceci comme une manifestation des vertus du Dhamma en cons\u00e9quence de certaines actions. Quand on laisse les choses remonter \u00e0 leur cause originelle, on comprend les manifestations physiques selon ce qui se passe dans la r\u00e9alit\u00e9 \u2013 autrement dit&nbsp;: apparition au d\u00e9but, changement au milieu et d\u00e9sint\u00e9gration \u00e0 la fin. C\u2019est ainsi que je consid\u00e8re ma propre forme et celle des autres \u00eatres. Je comprends que voir les choses de cette mani\u00e8re, c\u2019est \u00ab&nbsp;avoir la vision du Dhamma&nbsp;\u00bb. Lorsque l\u2019on voit les choses comme \u00e9tant Dhamma, il n\u2019y a pas de prolif\u00e9rations mentales <em>(sankhara).<\/em> Il n\u2019y a pas d\u2019activit\u00e9 des <em>sankhara<\/em> et aucune apparition d\u2019objets mentaux li\u00e9s au monde. Je comprends cela comme la v\u00e9rit\u00e9, la justesse ou une expression du calme et de l\u2019isolement de ma propre exp\u00e9rience. Mais je ne m\u2019attache pas \u00e0 cet \u00e9tat et je ne m\u2019y identifie pas non plus, en aucune fa\u00e7on. C\u2019est simplement ce que j\u2019ai fait dans ma pratique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette exp\u00e9rience se poursuit encore \u00e0 ce jour. Elle se manifeste comme le sentiment d\u2019\u00eatre reli\u00e9 \u00e0 la connaissance ou de vivre dans le Dhamma \u2013 rien d\u2019autre. Pendant deux ou trois ans, j\u2019ai senti dans mon corps, en continu, une sorte de fra\u00eecheur et de tranquillit\u00e9 qui venait d\u2019elle-m\u00eame. Je ne m\u2019y attendais pas et je n\u2019en ai rien fait de particulier. Je me disais que je ferais bien de laisser ces choses-l\u00e0 suivre leur cours karmique. Quand on voit les choses ainsi, quelle que soit la direction qu\u2019elles prennent, on peut les laisser suivre leur propre cours. Inutile d\u2019interf\u00e9rer en projetant, en arrangeant ou en recherchant toutes sortes de r\u00e9sultats. Les choses se d\u00e9roulent \u00e0 leur fa\u00e7on et il faut consid\u00e9rer tous leurs fruits comme le r\u00e9sultat de ces processus. Si le karma qui en r\u00e9sulte doit \u00eatre utile pour le monde, il est indispensable qu\u2019il soit le fruit d\u2019une action saine. Voil\u00e0 ce que je soutiens, m\u00eame si je pr\u00e9f\u00e8re ne pas trop y penser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S\u2019il y a une raison pour que vous changiez de lieu, maintenez tout de m\u00eame la voie qui vous relie \u00e0 l\u2019\u00e9tat originel et ne d\u00e9veloppez pas de r\u00e9actions virulentes. Pratiquez sans rien forcer par vous-m\u00eame&nbsp;; agissez plut\u00f4t en harmonie avec le Dhamma. Autrement dit, ne permettez pas que des pr\u00e9f\u00e9rences et des pr\u00e9jug\u00e9s interviennent et vous influencent. Maintenez le principe d\u2019\u00eatre toujours conscient de vous-m\u00eame. Voyez si des pr\u00e9jug\u00e9s apparaissent&nbsp;; regardez les autres et la soci\u00e9t\u00e9 qui vous entoure de mani\u00e8re totalement impartiale&nbsp;: voyez les choses avec \u00e9quanimit\u00e9, agissez avec \u00e9quanimit\u00e9 et ne vous exprimez pas en termes de \u00ab&nbsp;j\u2019aime&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;je n\u2019aime pas&nbsp;\u00bb. Ainsi pourront na\u00eetre des sentiments et des exp\u00e9riences tr\u00e8s favorables pour vivre dans le Dhamma. Une telle attitude est r\u00e9ellement excellente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis cette \u00e9poque, je n\u2019ai pas pass\u00e9 beaucoup de temps \u00e0 penser \u00e0 la pratique. Je vis simplement au jour le jour. Chaque fois qu\u2019Ajahn Chah m\u2019a dit d\u2019aller ici ou l\u00e0, j\u2019y suis all\u00e9 parce que je voulais lui montrer ma gratitude. Il m\u2019avait soutenu et je voulais lui rendre sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de mon mieux. Tant que la situation karmique que je vivais le permettait, je voulais faire ma part. Apr\u00e8s la retraite des pluies de 1969, il ne m\u2019a envoy\u00e9 nulle part. Je suis simplement rest\u00e9 ici jusqu\u2019au moment o\u00f9 il a recrut\u00e9 tous les moines et les novices pour aller \u00e0 Wat Tham Saeng Phet. \u00ab&nbsp;Recruter&nbsp;\u00bb est vraiment le mot qui convient. Ajahn Chah a dit que tous ceux qui avaient assez de force devaient aller aider \u00e0 construire ce nouveau lieu de pratique. Lorsque lui-m\u00eame y est all\u00e9 pendant un mois ou deux, j\u2019ai saisi l\u2019occasion d\u2019aller aider moi aussi. Par la suite, Ajahn Chah m\u2019a envoy\u00e9 \u00e0 divers autres endroits et j\u2019ai toujours c\u00e9d\u00e9 \u00e0 sa demande. Je ne suis all\u00e9 nulle part pour suivre mes envies, donc je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 des probl\u00e8mes. De toute fa\u00e7on, je n\u2019aurais pas su ce qui pouvait aider le Sangha ou b\u00e9n\u00e9ficier au bouddhisme \u00e0 une \u00e9chelle plus vaste, donc je suivais simplement ses indications. En 1970, il m\u2019a envoy\u00e9 \u00e0 Wat Sra Tong, au Laos avec trois autres moines&nbsp;: un laotien, un tha\u00eflandais et un novice de Songlkhla. Deux d\u2019entre eux ne sont plus moines aujourd\u2019hui. J\u2019ai aim\u00e9 \u00eatre au Laos. En plus d\u2019aider \u00e0 l\u2019organisation, l\u2019entretien et la r\u00e9paration des constructions du monast\u00e8re, j\u2019ai donn\u00e9 des enseignements aux la\u00efcs. \u00c0 la fin de la retraite des pluies qui a suivi, j\u2019ai re\u00e7u une lettre d\u2019Ajahn Chah me demandant de rentrer mais je n\u2019ai pas pu le faire tout de suite, seulement au bout d\u2019un certain temps, quand l\u2019occasion s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e. Par la suite, Ajahn Chah ne m\u2019a plus envoy\u00e9 nulle part, de sorte que je suis rest\u00e9 \u00e0 Wat Pah Pong depuis lors. Cela m\u2019a permis d\u2019aider Ajahn Chah bien qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, je ne l\u2019ai pas aid\u00e9 tant que cela. Tout ce que je faisais, c\u2019\u00e9tait maintenir les r\u00e8gles monastiques habituelles <em>(korwat).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 pr\u00e9sent, ma condition physique est arriv\u00e9e \u00e0 un certain \u00e2ge, de sorte que je choisis parfois de me retirer tranquillement. La plupart du temps, je ne me joins pas aux autres moines pour guider les r\u00e9citations ou accomplir d\u2019autres fonctions de ce type. Selon moi, ces activit\u00e9s quotidiennes doivent d\u00e9pendre de l\u2019effort individuel de chaque moine. Bien s\u00fbr, je pourrais tout de m\u00eame m\u00e9diter avec vous mais il me semble, \u00e0 pr\u00e9sent, que cela vous emp\u00eacherait de devenir plus autonomes. Souvent on se dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si le ma\u00eetre ne fait pas ces choses-l\u00e0, je ne les ferai pas non plus.&nbsp;\u00bb Mais vous devriez vous demander&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi arr\u00eater la pratique simplement parce que le ma\u00eetre n\u2019est pas l\u00e0&nbsp;?&nbsp;\u00bb Ajahn Chah lui-m\u00eame ne guidait pas la m\u00e9ditation tr\u00e8s souvent. Parfois oui, mais pas toujours. Bien s\u00fbr, dans un sens il est bon de s\u2019appuyer sur un enseignant et de le laisser nous guider mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, ce n\u2019est pas bon. Une telle pratique repose uniquement sur la foi et une certaine crainte de l\u2019enseignant. Ce n\u2019est pas la sorte de foi qui nous soutient et nous rend capable de d\u00e9pendre de nos propres vertus. Mieux vaut orienter sa pratique vers le type de foi qui permet de d\u00e9velopper la confiance en soi. On y parvient en accomplissant ses fonctions monastiques de mani\u00e8re syst\u00e9matique, ind\u00e9pendamment des difficult\u00e9s que l\u2019on peut rencontrer. Les difficult\u00e9s d\u00e9pendent, en fait, de votre force. Quand on n\u2019est pas fort, on rencontre beaucoup de probl\u00e8mes mais, plus la force se d\u00e9veloppe, plus les difficult\u00e9s diminuent. On voit bien, par exemple, que pendant les p\u00e9riodes o\u00f9 notre foi est grande et o\u00f9 nous sommes satisfaits de notre pratique, les obstacles ne sont pas un probl\u00e8me et il n\u2019y a pas d\u2019entraves. Mais, d\u00e8s que notre foi faiblit, tout nous para\u00eet deux fois plus difficile&nbsp;; nous avons l\u2019impression que rien ne va pouvoir nous aider.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette pratique, nous avons vraiment besoin de nous entra\u00eener tout seuls. Si nous devons nous appuyer sur l\u2019enseignant, il faut le faire en adoptant ses m\u00e9thodes et ses standards. Nous devons prendre ces standards et les faire n\u00f4tres pour qu\u2019ils deviennent des pratiques r\u00e9guli\u00e8res pour nous. Je fais simplement allusion ici \u00e0 l\u2019observance du programme des activit\u00e9s journali\u00e8res mais pour ce qui concerne notre attitude envers ces activit\u00e9s, nous avons besoin de maintenir une attention pleine et enti\u00e8re. Que cette attention devienne pour nous un principe fondamental. Pourtant, notre m\u00e9moire <em>(sa\u00f1\u00f1a)<\/em> \u00e9tant ce qu\u2019elle est, il peut arriver que nous oubliions d\u2019\u00eatre attentifs ou que notre esprit se laisse obscurcir. C\u2019est normal. Laissons cela se produire mais gardons notre pr\u00e9sence d\u2019esprit en alerte et parfaitement vigilante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je dirais que, si nous pouvons rester aussi attentifs, nous faisons l\u2019exp\u00e9rience de <em>patibhana<\/em>, l\u2019esprit vif, l\u2019une des facettes de la vision p\u00e9n\u00e9trante. Cela peut \u00eatre un excellent refuge pour nous, ne serait-ce que pour nous permettre de remettre les choses en question par nous-m\u00eames. Remettre en question ces pens\u00e9es qui ne cessent d\u2019appara\u00eetre et qui nous trompent en nous faisant croire que nous avons un probl\u00e8me. C\u2019est comme lorsque quelqu\u2019un s\u2019approche de nous d\u2019un air mena\u00e7ant&nbsp;: nous pouvons lui faire face et lui demander de s\u2019expliquer. Avec attention et vigilance, nous pouvons nous remettre en question et t\u00e2cher de comprendre ce qui se passe en nous. On peut chercher \u00e0 le comprendre et on peut aussi y mettre un terme. C\u2019est ainsi&nbsp;: quand les probl\u00e8mes arrivent, laissez-les vous donner eux-m\u00eames la solution. Entrez dans la paix et le calme, et les choses parleront d\u2019elles-m\u00eames. Si un probl\u00e8me est apparu, il peut aussi \u00eatre r\u00e9solu. Quand les obstacles se pr\u00e9sentent, ils peuvent \u00eatre surmont\u00e9s. Voil\u00e0 comment on doit consid\u00e9rer les choses. Les solutions sont l\u00e0. Ce n\u2019est pas comme s\u2019il n\u2019y avait pas de solutions. Comme l\u2019a dit le Bouddha&nbsp;: \u00ab&nbsp;Partout o\u00f9 r\u00e8gne l\u2019obscurit\u00e9, la lumi\u00e8re existe aussi obligatoirement.&nbsp;\u00bb Nous devons regarder les choses de cette mani\u00e8re. Si la lumi\u00e8re n\u2019existait pas du tout, le Bouddha n\u2019aurait pas enseign\u00e9. Si personne ne pouvait r\u00e9ussir \u00e0 se lib\u00e9rer, le Bouddha n\u2019aurait pas fait l\u2019effort d\u2019enseigner ni de guider les gens. \u00c0 ceux qui ne sont pas bons, il enseigne la bont\u00e9. \u00c0 ceux qui ne savent pas, il enseigne la connaissance. Je vous demande de bien comprendre les choses ainsi. N\u2019attendez pas, ne d\u00e9pendez pas compl\u00e8tement des autres. Ce n\u2019est pas la voie juste. Il faut pouvoir compter sur soi-m\u00eame. Entra\u00eenez-vous \u00e0 \u00eatre autonomes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Que les probl\u00e8mes des autres soient leur affaire. Que notre condition physique soit simplement ce qu\u2019elle est. Essayons de ne pas r\u00e9sister \u00e0 nos limites physiques. Si notre corps est faible ou montre des signes de d\u00e9t\u00e9rioration, consid\u00e9rons cela comme naturel. Nous savons comment fonctionne le corps, alors r\u00e9agissons en cons\u00e9quence. Nous nous adaptons et nous nous entra\u00eenons \u00e0 faire de nouveaux ajustements chaque fois que c\u2019est n\u00e9cessaire. Mais nous devons toujours maintenir la connaissance et la compr\u00e9hension \u2013 la v\u00e9ritable connaissance que l\u2019on d\u00e9veloppe jusqu\u2019au bout, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019apparaisse la sagesse, comme il est dit \u00e0 travers le mot \u00ab&nbsp;Bouddha&nbsp;\u00bb, l\u2019\u00c9veill\u00e9 ou \u00ab&nbsp;Bouddho&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Ce qui sait&nbsp;\u00bb. Apr\u00e8s, tous les diff\u00e9rents probl\u00e8mes finissent par dispara\u00eetre&nbsp;; on ne conna\u00eet plus aucune sorte de souffrance ni d\u2019inconv\u00e9nient. Tout ce qui reste, c\u2019est la libert\u00e9. On ressent la libert\u00e9 d\u2019\u00eatre son propre et son unique refuge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien s\u00fbr, le corps continue \u00e0 d\u00e9pendre des circonstances ext\u00e9rieures. Il n\u2019existe pas de libert\u00e9 absolue dans ce sens&nbsp;; le corps continue \u00e0 d\u00e9pendre de la nature&nbsp;; il a besoin de certaines conditions pour le soutenir, selon son \u00e2ge. Mais il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une autre question. Si on ne voit pas que la condition physique est une question \u00e0 part, c\u2019est qu\u2019on ne l\u2019a pas encore comprise. Il est important que nous fassions la distinction entre ces deux aspects. Tout le reste d\u00e9pend de notre potentiel spirituel <em>(parami),<\/em> de notre degr\u00e9 d\u2019\u00e9nergie. Si notre force spirituelle a m\u00fbri et atteint une certaine compl\u00e9tude, elle trouvera un moyen de s\u2019ext\u00e9rioriser, de se r\u00e9v\u00e9ler, de s\u2019exprimer. C\u2019est comme un \u0153uf dont la coquille se brise au moment o\u00f9 la temp\u00e9rature est juste. Un \u0153uf de poule fertilis\u00e9 et couv\u00e9 correctement s\u2019ouvre juste au moment o\u00f9 la temp\u00e9rature n\u00e9cessaire est atteinte. \u00c0 ce moment-l\u00e0, le poussin casse la coquille et sort. C\u2019est ainsi que les choses se passent. Le poussin franchit les limites qui le contraignaient et l\u2019entravaient. Il perce l\u2019\u00e9paisse coquille, casse l\u2019enveloppe et sort. De la m\u00eame mani\u00e8re, nous devons d\u00e9faire ce qui nous retient et nous lib\u00e9rer selon un processus tout \u00e0 fait \u00e9vident qui culminera dans le fait de devenir son propre ma\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque nous consid\u00e9rons la pratique de cette fa\u00e7on, nous pouvons \u00eatre s\u00fbrs d\u2019une chose&nbsp;: si nous continuons vraiment et sinc\u00e8rement \u00e0 faire l\u2019effort de nous entra\u00eener, il ne peut y avoir que la lib\u00e9ration au bout du chemin. Voil\u00e0 pourquoi le Bouddha a lou\u00e9 l\u2019entra\u00eenement, le comportement et la pratique. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 cette pratique que le v\u00e9ritable Dhamma existe encore aujourd\u2019hui, en contrepartie du monde. Sans cet entra\u00eenement, le v\u00e9ritable Dhamma ne pourrait rester \u00e9tabli dans le monde. Il en va de m\u00eame au niveau individuel&nbsp;: tant que l\u2019honn\u00eatet\u00e9 et la sinc\u00e9rit\u00e9 nous habitent, la v\u00e9rit\u00e9 finira par se manifester. Sans honn\u00eatet\u00e9 ni sinc\u00e9rit\u00e9, il n\u2019y a pas de v\u00e9rit\u00e9. Voil\u00e0 pourquoi le Bouddha a fait l\u2019apologie de l\u2019effort dans la pratique. Cela s\u2019applique \u00e0 nous tous&nbsp;: si ce potentiel de perfection existe, nous ne pouvons pas dire que nous ne sommes pas pr\u00eats. Nous sommes tous pr\u00eats&nbsp;: chaque personne, chaque moine, absolument tout le monde est bien \u00e9quip\u00e9 mais chacun devra accomplir sa t\u00e2che en avan\u00e7ant tout seul. Consid\u00e9rez votre potentiel spirituel <em>(parami),<\/em> consid\u00e9rez vos capacit\u00e9s <em>(indriya),<\/em> et observez sans interruption tout ce dont vous faites l\u2019exp\u00e9rience. Votre attention est-elle continue&nbsp;? Suit-elle tout ce qui se passe&nbsp;? Si ce n\u2019est pas le cas, n\u2019essayez pas de la forcer&nbsp;; ces choses ne peuvent pas \u00eatre forc\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019histoire du V\u00e9n\u00e9rable Ananda montre clairement le probl\u00e8me qui na\u00eet lorsque l\u2019on force la pratique pour se saisir d\u2019un but. Ananda avait investi beaucoup d\u2019efforts dans la pratique mais il \u00e9tait pouss\u00e9 par la force du d\u00e9sir, \u00e0 cause de la pr\u00e9diction du Bouddha selon laquelle il atteindrait, lui aussi, l\u2019\u00e9tat d\u2019Arahant. Gardant cela \u00e0 l\u2019esprit, le d\u00e9sir a pris le pas sur la pratique. Dans tout ce qu\u2019il faisait il suivait la voie de ceux qui sont domin\u00e9s par l\u2019avidit\u00e9. Il ne pratiquait pas en utilisant la force de la pleine conscience ni le l\u00e2cher-prise, de sorte que de nombreux obstacles l\u2019ont submerg\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019enfin il soit trop faible, physiquement \u00e9puis\u00e9, et qu\u2019il d\u00e9cide de s\u2019accorder un repos. La simple pens\u00e9e d\u2019avoir un corps trop faible pour m\u00e9diter lui a fait abandonner son d\u00e9sir d&rsquo;\u00c9veil et l\u00e2cher ses efforts. \u00c0 l\u2019instant o\u00f9 il s\u2019est pench\u00e9 pour s\u2019allonger, son ressenti a chang\u00e9. Il a pu se d\u00e9tendre et l\u00e2cher son attachement \u00e0 tout ce qu\u2019il tenait comme important. C\u2019est ainsi qu\u2019il a atteint un \u00e9tat de libert\u00e9. Il fallait simplement qu\u2019il laisse les choses \u00eatre ce qu\u2019elles \u00e9taient, qu\u2019il l\u00e2che le d\u00e9sir d\u2019atteindre un but \u2013 d\u00e9sir motiv\u00e9 par l\u2019avidit\u00e9. Cette avidit\u00e9 l\u2019avait accompagn\u00e9 tout au long. Quand il a pu la d\u00e9poser, il n\u2019est rien rest\u00e9 d\u2019autre. Il a ressenti un \u00e9tat de puret\u00e9, de luminosit\u00e9, de clart\u00e9 et de libert\u00e9 totalement plein et entier. M\u00e9diter sur cette histoire, m\u00eame si elle nous vient des textes classiques, peut nous servir d\u2019analogie, de parabole, dans notre pratique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:clamp(14px, 0.875rem + ((1vw - 3.2px) * 0.455), 18px);\">Voil\u00e0 donc comment nous devons tous pratiquer\u00a0: en continu. Si nous pratiquons continuellement, notre m\u00e9ditation montrera d\u2019elle-m\u00eame des signes de progr\u00e8s et de d\u00e9veloppement. Nous pouvons comparer cela \u00e0 un travail de maintenance et d\u2019entretien. Nous avons le devoir d\u2019entretenir les standards de la pratique en accomplissant nos t\u00e2ches continuellement, pour que cela devienne une pratique totale. Cela fera naturellement na\u00eetre certaines vertus, notamment la force et l\u2019\u00e9nergie. Cette exp\u00e9rience nous permet de voir par nous-m\u00eames qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 de <em>samma-patipada<\/em>, la pratique totale, parfaite. Si nous continuons \u00e0 pratiquer ainsi, il arrive un jour, un moment o\u00f9, nous aussi, nous devons finir par arriver \u00e0 destination. Si nous n\u2019arr\u00eatons pas d\u2019avancer, sans nous arr\u00eater, c\u2019est in\u00e9vitable. Mais, pour cela, nous devons aspirer tr\u00e8s clairement \u00e0 la lib\u00e9ration.<br><em><a href=\"https:\/\/dhammadelaforet.org\/sommaire\/liem\/aupres_A_Chah.html#sdfootnote1anc\">1<\/a>\u00a0 Litt. \u00ab\u00a0la doctrine sp\u00e9ciale\u00a0\u00bb. C\u2019est la derni\u00e8re partie des textes canoniques, le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Tipitaka\" rel=\"noopener\">Tipitaka<\/a>. Elle est consacr\u00e9e \u00e0 des expos\u00e9s psychologiques et philosophiques bas\u00e9s sur les enseignements du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bouddha\" rel=\"noopener\">Bouddha<\/a>.<br><br><a href=\"https:\/\/dhammadelaforet.org\/sommaire\/liem\/aupres_A_Chah.html#sdfootnote2anc\">2\u00a0 <\/a>Petite hutte dans la for\u00eat o\u00f9 les moines peuvent dormir et m\u00e9diter en solitaire.<br><br><a href=\"https:\/\/dhammadelaforet.org\/sommaire\/liem\/aupres_A_Chah.html#sdfootnote3anc\">3\u00a0 <\/a>Le d\u00e9but de la retraite des pluies qui va de la pleine lune de juillet \u00e0 celle d\u2019octobre, soit 3 mois lunaires.<br><br><a href=\"https:\/\/dhammadelaforet.org\/sommaire\/liem\/aupres_A_Chah.html#sdfootnote4anc\">4<\/a>\u00a0 Ou sala, comme il est dit plus bas.<br><br><a href=\"https:\/\/dhammadelaforet.org\/sommaire\/liem\/aupres_A_Chah.html#sdfootnote5anc\">5\u00a0 <\/a>Le samor et le makam-bom, par exemple. Ce sont des tisanes de la m\u00e9decine traditionnelle tha\u00eflandaise qui facilitent la digestion et qui sont riches en min\u00e9raux et en vitamines. Ces boissons sont une exception \u00e0 la r\u00e8gle des moines de ne pas manger apr\u00e8s midi.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ajahn Liem Traduction de Jeanne Schut Ajahn Liem, successeur d\u2019Ajahn Chah au monast\u00e8re de Wat Nong Pah Pong, raconte en 1991,aux moines et novices de ce monast\u00e8re, les exp\u00e9riences qu\u2019il a v\u00e9cues \u00e0 son arriv\u00e9e, en 1969. 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