{"id":2050,"date":"2026-05-15T13:10:06","date_gmt":"2026-05-15T13:10:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.dhammadelaforet.com\/?page_id=2050"},"modified":"2026-05-15T13:10:06","modified_gmt":"2026-05-15T13:10:06","slug":"comprendre-la-souffrance","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.dhammadelaforet.org\/index.php\/comprendre-la-souffrance\/","title":{"rendered":"Comprendre la souffrance"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\" style=\"font-size:clamp(14.082px, 0.88rem + ((1vw - 3.2px) * 0.786), 21px);\"><strong>Ajahn Sumedho<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" style=\"font-size:clamp(14px, 0.875rem + ((1vw - 3.2px) * 0.114), 15px);text-transform:none\">Traduction de Jeanne Schut<\/h2>\n\n\n\n<div style=\"height:15px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand le Bouddha a \u00e9nonc\u00e9 la Premi\u00e8re Noble V\u00e9rit\u00e9, il l\u2019a appel\u00e9e <em>dukkha<\/em>. Ce mot est g\u00e9n\u00e9ralement traduit par \u00ab&nbsp;souffrance&nbsp;\u00bb mais on essaie toujours de trouver d\u2019autres mots pour recouvrir l\u2019ensemble de ce qui peut \u00eatre appel\u00e9 <em>dukkha<\/em>. On dit parfois \u00ab&nbsp;insatisfaction&nbsp;\u00bb, pour d\u00e9crire la nature fondamentalement insatisfaisante des choses, et c\u2019est aussi une bonne r\u00e9flexion. Mais, quoi qu\u2019il en soit, le mot pali <em>dukkha<\/em> a fini par \u00eatre adopt\u00e9 dans la langue fran\u00e7aise de m\u00eame que \u00ab&nbsp;Bouddha&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Dhamma&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Sangha&nbsp;\u00bb. Les langues modernes sont tr\u00e8s mall\u00e9ables. Elles sont d\u00e9j\u00e0 compos\u00e9es d\u2019un m\u00e9lange de nombreuses influences au cours des si\u00e8cles \u2014 anglo-saxon, latin, hindi \u2014 et toutes sortes de mots ont \u00e9t\u00e9 introduits ainsi. Ces langues se pr\u00eatent \u00e0 d\u2019infinies possibilit\u00e9s d\u2019adaptation et d\u2019assimilation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par contre, les langues dites \u00ab&nbsp;classiques&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;mortes&nbsp;\u00bb comme le latin ou le grec, le pali ou le sanskrit, ne sont pas des langues qui peuvent \u00e9voluer et, dans ce sens, elles sont d\u2019excellentes sources de r\u00e9f\u00e9rence. Alors que le sens ou l\u2019interpr\u00e9tation d\u2019un mot fran\u00e7ais ou anglais peut changer d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre, en pali cela ne peut pas se produire. Donc l\u2019\u00e9tude du pali peut \u00eatre un outil tr\u00e8s pr\u00e9cieux. La traduction litt\u00e9rale du mot <em>dukkha<\/em> par exemple, est \u00ab&nbsp;ce qui ne peut pas \u00eatre support\u00e9&nbsp;ou endur\u00e9&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand nous contemplons le monde sensoriel dans lequel nous vivons, ce royaume de la conscience et des sensations, nous constatons que nous passons toute notre vie dans les limites d\u2019un corps physique. Il faut accepter cette incarc\u00e9ration, cette incarnation dans une forme humaine pendant toute une vie. Et cette forme humaine est sensible, de sorte qu\u2019elle est continuellement agress\u00e9e d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre&nbsp;par le monde ext\u00e9rieur&nbsp;\u2014 la chaleur et le froid, les bruits, les odeurs, les contacts \u2014 sans parler de toute la souffrance cr\u00e9\u00e9e par l\u2019esprit&nbsp;: la peur, le d\u00e9sir, la haine ou la mauvaise compr\u00e9hension des choses. Il a aussi la souffrance li\u00e9e au fait que nous pouvons nous souvenir du pass\u00e9 et que nous avons ainsi la possibilit\u00e9 de nous attacher \u00e0 des souvenirs douloureux qui remontent parfois \u00e0 la petite enfance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand nous nous rappelons quelque chose de douloureux, nous ressentons cette douleur dans le pr\u00e9sent. <strong>Prisonniers de l\u2019ignorance, au lieu de la comprendre en termes de Dhamma, nous nous en saisissons avant de r\u00e9aliser que nous sommes en train de souffrir pour quelque chose qui s\u2019est pass\u00e9 des ann\u00e9es plus t\u00f4t&nbsp;!<\/strong> Les exp\u00e9riences douloureuses de l\u2019adolescence, les c\u0153urs bris\u00e9s, les amours perdus, les histoires d\u2019amour \u00e0 sens unique, l\u2019injustice de la soci\u00e9t\u00e9, le fait que nous puissions \u00eatre bl\u00e2m\u00e9s pour des choses que nous n\u2019avons pas faites, que nous ne soyons pas appr\u00e9ci\u00e9s ou compris. Il est facile de s\u2019attacher \u00e0 de tels souvenirs jusqu\u2019\u00e0 la mort. Il m\u2019est arriv\u00e9 d\u2019aller dans une maison de retraite en Angleterre o\u00f9 une vieille femme \u00e9tait assise toute la journ\u00e9e dans un salon-t\u00e9l\u00e9 et le seul mot qu\u2019elle pronon\u00e7ait \u00e9tait \u00ab&nbsp;M\u2026&nbsp;! \u00bb. Imaginez que ce soit sa derni\u00e8re pens\u00e9e avant de mourir \u2014 c\u2019est plut\u00f4t effrayant, non&nbsp;? Il y en avait une autre qui disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne vous laisserai pas toucher \u00e0 mon argent&nbsp;!&nbsp;\u00bb C\u2019est triste. On voit comment, chez les personnes \u00e2g\u00e9es, de telles pens\u00e9es peuvent tourner \u00e0 l\u2019obsession.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous pouvons aussi, bien s\u00fbr, utiliser l\u2019esprit et la m\u00e9moire pour nous souvenir des bons moments, des jours heureux, des succ\u00e8s et cela va nous rendre heureux \u2026 ou bien malheureux, parce que le bonheur sera devenu une chose du pass\u00e9 tandis que le pr\u00e9sent n\u2019est peut-\u00eatre pas aussi glorieux. Quand <em>avvija<\/em> est pr\u00e9sente, cette ignorance qui nous emp\u00eache de comprendre les choses telles qu\u2019elles sont r\u00e9ellement, m\u00eame quand les go\u00fbts les plus cultiv\u00e9s affinent notre exp\u00e9rience consciente, si nous n\u2019avons aucune compr\u00e9hension ou vision profonde du Dhamma, tout sera in\u00e9vitablement source de souffrance ou <em>dukkha<\/em>. En d\u2019autres termes, nous aurons le sentiment que nous ne pouvons pas supporter les choses, qu\u2019elles sont trop lourdes \u00e0 endurer. Nous serons envahis de pens\u00e9es comme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je n\u2019en peux plus&nbsp;! J\u2019en ai assez&nbsp;! Je ne peux plus supporter cela. C\u2019est insupportable&nbsp;!&nbsp;\u00bb <strong>Et ce type de pens\u00e9es joue un r\u00f4le d\u00e9terminant sur la somme de souffrance que nous cr\u00e9ons dans l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me rappelle qu\u2019au d\u00e9but de mon s\u00e9jour aupr\u00e8s d\u2019Ajahn Chah en Tha\u00eflande, j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame envahi par de telles pens\u00e9es, notamment par rapport \u00e0 la nourriture que je trouvais \u00e9pouvantable. J\u2019avais vraiment le sentiment que je ne pourrais plus la supporter&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne peux plus avaler \u00e7a, c\u2019est impossible&nbsp;!&nbsp;\u00bb Et puis j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que je pouvais \u2014 en fait je pouvais en avaler encore beaucoup&nbsp;! <em>(rires)<\/em> Mais ce fut une r\u00e9v\u00e9lation. Cette voix int\u00e9rieure qui disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je n\u2019en peux plus. Je ne peux plus avaler \u00e7a&nbsp;\u00bb \u00e9tait quelque chose que je fabriquais moi-m\u00eame et, <strong>si j\u2019y croyais, si j\u2019entretenais cette forme de limitation, je n\u2019avais plus qu\u2019\u00e0 tout arr\u00eater. Mais en voyant qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 je pouvais continuer, j\u2019ai appris \u00e0 ne plus faire confiance \u00e0 cette voix et j\u2019ai &nbsp;commenc\u00e9 \u00e0 voir que cette forme de souffrance est cr\u00e9\u00e9e uniquement par l\u2019ignorance.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a un <em>dukkha <\/em>\u00ab&nbsp;naturel&nbsp;\u00bb qui vient du fait que nous sommes n\u00e9s dans un corps humain, ce qui est souvent une exp\u00e9rience douloureuse depuis la naissance jusqu\u2019\u00e0 la mort. La naissance est traumatisante&nbsp;: \u00eatre forc\u00e9 de sortir d\u2019un espace chaud et douillet, \u00eatre propuls\u00e9 dans une pi\u00e8ce st\u00e9rile toute carrel\u00e9e de blanc o\u00f9 tout le monde porte un masque, o\u00f9 sa propre m\u00e8re est peut-\u00eatre inconsciente \u2014 peut-\u00eatre qu\u2019elle&nbsp;aussi n\u2019en pouvait plus ! \u2026 <em>(rires)<\/em> C\u2019est une exp\u00e9rience douloureuse. Et puis on grandit, on vieillit et on meurt. Le Bouddha a bien montr\u00e9 la diff\u00e9rence entre la souffrance que nous cr\u00e9ons et la souffrance \u00ab&nbsp;naturelle&nbsp;\u00bb que nous partageons tous du fait de la naissance, du vieillissement, de la maladie et de la mort. Celle-ci est \u00ab&nbsp;normale&nbsp;\u00bb dans la mesure o\u00f9 on na\u00eet dans ce monde.&nbsp;La naissance implique la mort, n\u2019est-ce pas&nbsp;? Tout ce qui na\u00eet mourra un jour et si la vie dure assez longtemps, les processus du vieillissement et de la maladie se mettront \u00e9galement en route. C\u2019est une exp\u00e9rience naturelle pour tous les \u00eatres humains.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais \u00eatre sensible ce n\u2019est pas seulement souffrir de la naissance, la vieillesse et la mort, c\u2019est aussi li\u00e9 \u00e0 tous nos sens. Prenons la vue&nbsp;: nous sommes oblig\u00e9s de voir tout ce qui entre en contact avec notre champ visuel : non seulement ce qui est beau mais aussi ce qui est laid ou ce qui est r\u00e9pugnant. Nous ne pouvons pas exiger que l\u2019univers ne nous offre que des choses agr\u00e9ables \u00e0 regarder, n\u2019est-ce pas&nbsp;? Ce n\u2019est pas ainsi que sont les choses. Ensuite, quand nous voyons quelque chose de beau, nous avons un certain ressenti&nbsp;; quand nous voyons quelque chose de laid ou de r\u00e9pugnant, nous avons un autre ressenti. Nous sommes affect\u00e9s par le contact de nos sens avec les formes ext\u00e9rieures. Il nous faut prendre conscience de l\u2019effet du contact sensoriel sur notre \u00e9tat int\u00e9rieur et reconna\u00eetre que c\u2019est ainsi. Le monde dans lequel nous vivons contient du beau et du laid, du plaisir et de la douleur. C\u2019est ainsi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand nous parlons de la souffrance et de la lib\u00e9ration de la souffrance, cela ne signifie pas devenir insensible. Certains s\u2019imaginent que l\u2019\u00c9veil rend une personne compl\u00e8tement et parfaitement insensible, comme prot\u00e9g\u00e9e par une armure, de sorte que quand elle voit quelque chose de triste ou de laid, elle ne ressent rien du tout\u00a0: \u00e9quanimit\u00e9, indiff\u00e9rence totale \u2026 Mais est-ce vraiment le sens du mot \u00ab\u00a0\u00e9quanimit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0? <strong>L\u2019\u00c9veil ne serait-il pas, au contraire, ce qui nous permet d\u2019\u00eatre sensibles sans avoir peur de notre sensibilit\u00e9\u00a0et sans nous laisser pi\u00e9ger par elle ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me souviens que, lors de mes premi\u00e8res exp\u00e9riences de m\u00e9ditation, tout ce que je voulais, c\u2019\u00e9tait atteindre des niveaux de concentration qui me permettaient d\u2019affiner au maximum mon v\u00e9cu conscient et de bloquer compl\u00e8tement la lourdeur, la m\u00e9chancet\u00e9, le chaos et l\u2019irritation que me causait le monde sensoriel quand je n\u2019\u00e9tais pas dans cet \u00e9tat. Au d\u00e9part, j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s attir\u00e9 par cette forme d\u2019isolement sensoriel qu\u2019offrait la concentration. De la m\u00eame mani\u00e8re, je r\u00eavais d\u2019\u00eatre ermite pour \u00e9chapper \u00e0 la frustration, l\u2019angoisse et l\u2019inqui\u00e9tude que m\u2019inspirait la vie en soci\u00e9t\u00e9. \u00ab&nbsp;Si seulement je pouvais vivre en solitaire&nbsp;!&nbsp;\u00bb J\u2019avais aussi cette image d\u2019un moine zen sur sa montagne, vivant pr\u00e8s d\u2019une cascade et \u00e9crivant des po\u00e8mes sans avoir \u00e0 subir la compagnie d\u2019autres moines&nbsp;!&#8230; <em>(rires)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Donc, d\u2019une certaine mani\u00e8re, ce qui m\u2019a pouss\u00e9 dans la vie monastique, c\u2019\u00e9tait le d\u00e9sir d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette sensibilit\u00e9 humaine \u2014 je n\u2019en pouvais plus, c\u2019\u00e9tait trop lourd \u00e0 supporter. C\u2019\u00e9tait d\u2019un mouvement en direction de la grotte de l\u2019ermite ou du petit kouti<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a> dans la for\u00eat, pour avoir le sentiment d\u2019\u00eatre seul de sorte que les probl\u00e8mes li\u00e9s aux relations humaines puissent dispara\u00eetre. Et puis j\u2019esp\u00e9rais d\u00e9velopper des \u00e9tats de concentration profonde qui me permettraient de vivre \u00e0 un niveau de conscience plus subtil. Je me disais que m\u00eame la rudesse de la vie dans la for\u00eat pourrait \u00eatre all\u00e9g\u00e9e si je parvenais \u00e0 entrer dans des \u00e9tats de <em>samadhi<\/em> qui dureraient tr\u00e8s longtemps. Il y a des yogi qui restent en concentration pendant des jours, voire une semaine enti\u00e8re et, pendant tout ce temps, ils ne ressentent rien du tout. Je me disais\u00a0: \u00ab\u00a0Oh\u00a0! Ce serait bien d\u2019y arriver par tranches d\u2019une semaine\u00a0\u00e0 la fois !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les gens qui ont utilis\u00e9 des drogues fortes, de celles qui provoquent l\u2019accoutumance, disent qu\u2019apr\u00e8s avoir aval\u00e9 ou s\u2019\u00eatre inject\u00e9 un produit dans le corps, ils se sentent lib\u00e9r\u00e9s de l\u2019angoisse, du sentiment de soi, et de ce sentiment si douloureux de \u00ab&nbsp;je n\u2019en peux plus&nbsp;; c\u2019est trop pour moi&nbsp;\u00bb. Pendant un moment ils peuvent maintenir un certain sentiment de bien-\u00eatre et de plaisir. On comprend pourquoi les gens sont attir\u00e9s par la drogue, l\u2019alcool ou les autres substances qui apportent une forme de bien-\u00eatre ou font dispara\u00eetre momentan\u00e9ment le sentiment d\u2019un \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb. Ce sentiment de soi en tant que personnalit\u00e9 \u00e9tait pour moi insupportable. \u00c0 chaque fois que j\u2019\u00e9tais entour\u00e9 de monde, je me demandais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Que pensent-ils de moi&nbsp;? Ai-je dit ce qu\u2019il ne fallait pas&nbsp;? Ces gens m\u2019aiment-ils&nbsp;?&nbsp;\u00bb Ou bien j\u2019avais peur d\u2019\u00eatre rejet\u00e9, critiqu\u00e9, rabaiss\u00e9 ou jug\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre. Et puis, bien s\u00fbr, quand on se comporte ainsi, on s\u2019aper\u00e7oit que l\u2019on fait soi-m\u00eame subir exactement la m\u00eame chose aux autres&nbsp;; on d\u00e9couvre que tout ce que l\u2019on craint de la part d\u2019autrui vient de son propre esprit critique qui s\u2019appesantit sur ce qu\u2019il n\u2019aime pas, ce qu\u2019il ne veut pas, ce qu\u2019il d\u00e9sapprouve. Ce sentiment de <em>sakkaya ditthi<\/em>, de soi-m\u00eame en tant que \u00ab&nbsp;personne&nbsp;\u00bb est plus que ce que l\u2019on peut supporter \u2014 en tout cas, c\u2019est ce que j\u2019ai moi-m\u00eame ressenti \u00e0 une \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>C\u2019est de cette souffrance qu\u2019il est question dans la premi\u00e8re Noble V\u00e9rit\u00e9, une souffrance dont nous pouvons reconna\u00eetre finalement qu\u2019elle est cr\u00e9\u00e9e par notre propre ignorance. La sensibilit\u00e9 est comme elle est. Le corps est ainsi, la conscience sensorielle est ainsi, la m\u00e9moire, le langage et toutes ces pens\u00e9es, la raison, la logique, les habitudes \u00e9motionnelles sont ainsi. Allons-nous les consid\u00e9rer en termes de Dhamma ou en termes de \u00ab&nbsp;soi&nbsp;\u00bb, personnels&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pourquoi j\u2019insiste sur le sentiment de \u00ab&nbsp;refuge&nbsp;\u00bb que l\u2019on prend dans le Bouddha, le Dhamma et le Sangha. C\u2019est un point de r\u00e9f\u00e9rence&nbsp;: le Bouddha conna\u00eet la v\u00e9rit\u00e9 ou Dhamma, il conna\u00eet les lois de la nature, c\u2019est-\u00e0-dire la r\u00e9alit\u00e9 de \u00ab&nbsp;ce qui est&nbsp;\u00bb. C\u2019est un \u00e9tat de pure intelligence. On peut dire que le Bouddha est pure sagesse, pure intelligence. Il n\u2019y a l\u00e0 rien de personnel. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un homme ou d\u2019une femme, d\u2019un Indien ou d\u2019un Europ\u00e9en ni rien de ce genre. Quand on parle de Bouddha, on transcende ce type de perceptions cr\u00e9\u00e9es par notre conditionnement culturel pour arriver \u00e0 voir un \u00e9tat naturel d\u2019intelligence pure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Si nous ne reconnaissons pas ce potentiel de Bouddha, d\u2019\u00e9veil, que nous avons tous, nous interpr\u00e9tons tout en termes de \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb, cette personne qui vit quantit\u00e9s de choses qu\u2019elle ne peut pas supporter ou qui sont trop dures pour elle.<\/strong> Quand on ne consid\u00e8re pas les choses \u00e0 la lumi\u00e8re du Dhamma, tout dans la vie est menace. On per\u00e7oit tout en termes d\u2019agression sensorielle ou verbale, d\u2019humiliation ou de rejet. Toutes ces choses sont pr\u00eates \u00e0 \u00ab&nbsp;me&nbsp;\u00bb d\u00e9truire ou \u00e0 \u00ab&nbsp;me&nbsp;\u00bb rendre malheureux sur un plan personnel. La vie est v\u00e9cue au travers de la peur et du d\u00e9sir&nbsp;: nous d\u00e9sirons ma\u00eetriser les choses, nous assurer que nous sommes quelqu\u2019un de bien, que nous sommes en s\u00e9curit\u00e9&nbsp;: les portes et les fen\u00eatres sont verrouill\u00e9es, l\u2019alarme est branch\u00e9e, le chien n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 nourri aujourd\u2019hui, donc si quelqu\u2019un vient \u2026 <em>(rires)<\/em>&nbsp;; j\u2019ai le t\u00e9l\u00e9phone pour appeler la police en cas de besoin, l\u2019e-mail et le fax fonctionnent. Tout cela pour m\u2019assurer une certaine forme de protection.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La peur est une sorte d\u2019\u00e9motion instinctive. La peur la plus basique a quelque chose d\u2019animal. Je pense aux \u00e9cureuils de notre monast\u00e8re en Angleterre. Quand ils descendent de leurs arbres et se retrouvent \u00e0 terre, ils sont compl\u00e8tement terrifi\u00e9s, on le sent rien qu\u2019\u00e0 les regarder. Ils ont le sentiment aigu d\u2019\u00eatre dans un environnement tr\u00e8s peu s\u00fbr. Tant qu\u2019ils sont l\u00e0-haut dans les arbres, ils sont tr\u00e8s confiants, ils se poursuivent et font toutes sortes de bonds fantastiques d\u2019une branche \u00e0 l\u2019autre mais quand ils sont \u00e0 terre, ils sentent le danger, la menace que repr\u00e9sentent les chats et les chiens. Les \u00e9cureuils savent qu\u2019il n\u2019y a aucun accord moral avec les chats et les chiens, pas de <em>panatipata<\/em><a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>&nbsp;! C\u2019est la survie du plus fort ou du plus rus\u00e9. L\u2019intelligence de l\u2019animal sauvage est une intelligence de survie&nbsp;: comment vivre sans se faire tuer ou d\u00e9vorer par un autre animal. Les humains partagent cette forme de peur avec les animaux. Nous sommes tout \u00e0 fait capables de comprendre la peur d\u2019\u00eatre tu\u00e9 ou agress\u00e9 par quelque chose venu de l\u2019ext\u00e9rieur. Cela peut arriver \u00e0 n\u2019importe lequel d\u2019entre nous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ici, pour cette retraite, nous vivons sous le pr\u00e9cepte de <em>panatipata<\/em>\u00a0: ne pas tuer ou faire de mal intentionnellement \u00e0 quiconque et, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, montrer un v\u00e9ritable respect de la vie. Par exemple, si les vautours qui tournent ici vous donnent des envies de meurtre, vous n\u2019allez pas les tuer pour autant. C\u2019est comme quand des fourmis envahissent votre chambre. En Tha\u00eflande il y a parfois des migrations de termites et il m\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises de retourner \u00e0 ma petite cabane dans la jungle pour la trouver compl\u00e8tement envahie de termites. Il est int\u00e9ressant d\u2019observer son \u00e9tat d\u2019esprit dans une telle situation\u00a0: \u00ab\u00a0Elles ont envahi mon kouti\u00a0! Elles vont tout d\u00e9vorer\u00a0!\u00a0\u00bb Je vivais dans une hutte de bambou avec un toit de paille et, comme vous le savez, les termites mangent tout, donc je me disais qu\u2019au matin il n\u2019en resterait plus rien\u00a0! En r\u00e9alit\u00e9, elles \u00e9taient en migration et mon kouti \u00e9tait sur leur chemin\u00a0; elles l\u2019ont simplement travers\u00e9 et, au matin, elles \u00e9taient toutes parties. Mais ce qui est int\u00e9ressant, c\u2019est d\u2019observer son \u00e9tat d\u2019esprit dans de tels moments. Je n\u2019avais qu\u2019une envie\u00a0: les expulser, les tuer\u00a0! \u00ab\u00a0Si je pouvais mettre la main sur un a\u00e9rosol \u2026\u00a0\u00bb J\u2019ai per\u00e7u clairement le sentiment d\u2019\u00eatre envahi par des cr\u00e9atures \u00e9trang\u00e8res qui occupent mon espace, et l\u2019\u00e9motion qui consiste \u00e0 vouloir s\u2019en d\u00e9barrasser aussi vite et efficacement que possible. \u00ab\u00a0Je ne peux pas supporter cela, ces termites dans mon kouti\u00a0!\u00a0\u00bb Mais m\u00eame si le sentiment \u00e0 ce moment-l\u00e0 \u00e9tait que je ne pouvais pas le supporter, j\u2019ai bien d\u00fb le supporter\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Donc \u00eatre simplement attentif. L\u2019un des \u00e9pith\u00e8tes du Bouddha est <em>lokavidu<\/em>, \u00ab&nbsp;celui qui conna\u00eet le monde&nbsp;\u00bb. Ce que j\u2019essaie de vous montrer, c\u2019est que le monde est comme il est. Je voudrais vous encourager \u00e0 contempler en quoi consiste le fait d\u2019\u00eatre un \u00eatre humain sur cette plan\u00e8te Terre, \u00e0 notre \u00e9poque&nbsp;: c\u2019est ainsi. Ce n\u2019est pas votre id\u00e9al ni comment vous pensez que les choses devraient \u00eatre, il ne s\u2019agit pas non plus de critiquer ce qui est mais simplement d\u2019\u00eatre attentif, conscient et sensible \u00e0 <strong>ce qui est<\/strong>. Par exemple, on ne peut rester en position assise qu\u2019un certain temps, ensuite on s\u2019agite ou on a mal, on doit aller aux toilettes ou on a faim ou soif, on a trop froid ou trop chaud, on est agac\u00e9 s\u2019il y a du bruit, si quelqu\u2019un claque la porte, etc. Il y a toujours une forme ou une autre d\u2019agression ext\u00e9rieure sur nos sens qui est simplement ce quelle est. Alors nous commen\u00e7ons \u00e0 contempler la nature du monde dans lequel nous vivons, ce que c\u2019est d\u2019avoir un corps humain&nbsp;qui va vieillir, qui va endurer la douleur, la maladie et la mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Bouddha nous a montr\u00e9 \u00ab&nbsp;ce qui est&nbsp;\u00bb et nous a appris \u00e0 consid\u00e9rer cela en termes de Dhamma et non en fonction d\u2019un id\u00e9al. Par exemple, quand j\u2019\u00e9tais enfant, je me disais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dieu n\u2019aurait pas d\u00fb cr\u00e9er la douleur. Il aurait d\u00fb cr\u00e9er les choses de mani\u00e8re plus juste pour qu\u2019il n\u2019y ait pas de personnes handicap\u00e9es d\u00e8s la naissance par un probl\u00e8me ou un autre. Les choses ne devraient pas \u00eatre comme cela. Un Dieu id\u00e9al ne cr\u00e9erait rien de moins qu\u2019un monde id\u00e9al.&nbsp;\u00bb Voil\u00e0 ce que nous cr\u00e9ons avec notre esprit&nbsp;: un monde id\u00e9al o\u00f9 les choses devraient \u00eatre comme ceci ou comme cela et, quand le monde n\u2019est pas \u00e0 la hauteur de cet id\u00e9al, nous nous disons&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne peux pas supporter cela. C\u2019est plus que je ne peux supporter. Cette injustice est inacceptable. Le fait que tout ne soit pas parfait m\u2019est insupportable, c\u2019est trop. Ce ne devrait pas \u00eatre comme cela.&nbsp;\u00bb Et puis notre sentiment d\u2019avoir raison cr\u00e9e une aversion, une col\u00e8re et nous allons chercher \u00e0 bl\u00e2mer quelqu\u2019un ou Dieu ou n\u2019importe quoi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les gens qui sont pi\u00e9g\u00e9s par cette fa\u00e7on de penser n\u2019ont g\u00e9n\u00e9ralement pas contempl\u00e9 la nature du monde. Ils ne sont pas <em>lokavidu<\/em>, ils n\u2019ont pas vu le monde tel qu\u2019il est r\u00e9ellement. Dans le bouddhisme, quand on parle du monde, il s\u2019agit du monde que nous cr\u00e9ons. Quand nous voyons les choses en termes de Dhamma et non en termes d\u2019un monde id\u00e9al, nous voyons le Dhamma du corps et des \u00e9tats mentaux, et nous voyons que nous sommes les cr\u00e9ateurs de notre propre monde. Le monde dans lequel je vis est \u00ab&nbsp;une personnalit\u00e9&nbsp;\u00bb, de sorte qu\u2019il sera in\u00e9vitablement tr\u00e8s diff\u00e9rent du v\u00f4tre. Nous partageons peut-\u00eatre certaines perceptions ou attitudes mais, pour l\u2019essentiel, c\u2019est \u00ab&nbsp;mon monde \u00e0 moi&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire les peurs et les d\u00e9sirs que je cr\u00e9e. Je suis le cr\u00e9ateur de mon monde. Or on dit du Bouddha qu\u2019il est \u00ab&nbsp;Celui qui conna\u00eet le monde&nbsp;\u00bb. Autrement dit, prendre refuge dans le Bouddha signifie consid\u00e9rer le monde tel qu\u2019il est, les choses telles qu\u2019elles sont et non en termes de \u00ab&nbsp;soi&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand on r\u00e9fl\u00e9chit au fait que chacun de nous cr\u00e9e son propre monde, il n\u2019est gu\u00e8re surprenant qu\u2019il y ait tant de difficult\u00e9s de compr\u00e9hension entre les gens, surtout quand on croit partager le m\u00eame monde alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 nos mondes sont tout \u00e0 fait diff\u00e9rents. Souvent, quand les gens vivent dans un petit cercle ferm\u00e9 comme une communaut\u00e9 monastique, une famille ou une soci\u00e9t\u00e9, ils font l\u2019erreur de croire que les autres pensent comme eux ou r\u00e9agiraient de la m\u00eame fa\u00e7on aux m\u00eames situations et, quand ce n\u2019est pas le cas, ils concluent que ce sont les autres qui ont un probl\u00e8me&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qu\u2019il a celui-l\u00e0&nbsp;?&nbsp;S\u2019il \u00e9tait comme moi il ne r\u00e9agirait pas ainsi&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9fl\u00e9chissons donc \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019apprendre \u00e0 conna\u00eetre le monde tel qu\u2019il est et le corps tel qu\u2019il est, au lieu de nous dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce corps est \u00e0 moi&nbsp;\u00bb. C\u2019est comme vieillir. La vieillesse est ainsi. Quand on voit le processus du vieillissement en termes de Dhamma, il devient int\u00e9ressant de vieillir&nbsp;! En termes de \u00ab&nbsp;soi&nbsp;\u00bb, on peut se dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne vois pas ce qu\u2019il y a d\u2019int\u00e9ressant l\u00e0-dedans&nbsp;! Avant j\u2019\u00e9tais vigoureux et plein d\u2019\u00e9nergie&nbsp;; maintenant j\u2019ai du mal \u00e0 me redresser, mon visage est rid\u00e9, je ne suis plus tr\u00e8s beau \u00e0 regarder. Je suis un vieil homme. Aurez-vous encore besoin de moi&nbsp;? M\u2019offrirez-vous encore \u00e0 manger quand je serai plus vieux&nbsp;?&nbsp;\u00bb <em>(rires)<\/em> Mais en termes de Dhamma, je trouve le fait de vieillir int\u00e9ressant. J\u2019aime bien vieillir. Pour moi c\u2019est un accomplissement de la vie et non un \u00e9chec personnel comme on peut le consid\u00e9rer si on r\u00e9siste au processus et que l\u2019on fait tout ce que l\u2019on peut pour rester jeune aussi longtemps que possible. Mais vieillir est in\u00e9vitable, n\u2019est-ce pas&nbsp;? C\u2019est un processus naturel, c\u2019est ainsi que vont les choses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par ailleurs, le vieillissement et son cort\u00e8ge de probl\u00e8mes et de difficult\u00e9s a aussi des c\u00f4t\u00e9s positifs. Par exemple, \u00e0 mon \u00e2ge, on ne prend plus les choses trop au s\u00e9rieux, on est beaucoup plus paisible, on n\u2019a plus besoin de ma\u00eetriser toute l\u2019\u00e9nergie de la jeunesse, toute cette passion br\u00fblante&nbsp;! Les choses sont beaucoup plus calmes. Il m\u2019est plus facile de me poser tranquillement en silence maintenant qu\u2019il y a vingt ans ou m\u00eame dix ans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00eame chose pour la maladie et la douleur physique. Combien parmi vous doivent endurer des douleurs ou des maladies chroniques, des probl\u00e8mes de vision ou d\u2019audition, et ressentent cela comme une calamit\u00e9 qui les \u00e9crase, comme une injustice&nbsp;? Pourrions-nous les consid\u00e9rer plut\u00f4t en termes de Dhamma&nbsp;? Quand on parle \u00e0 des gens atteints d\u2019une grave maladie ou de douleurs chroniques ou d\u2019un trouble quelconque de la sant\u00e9, on constate qu\u2019un changement d\u2019attitude est possible, qu\u2019ils d\u00e9passent le stade de&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne peux pas le supporter, c\u2019est trop pour moi&nbsp;!\u00bb pour arriver \u00e0 une vision en termes de Dhamma. Quand on commence \u00e0 consid\u00e9rer m\u00eame la douleur physique ou la maladie de cette mani\u00e8re, on peut apprendre beaucoup, on peut apprendre le Dhamma au lieu de voir cette situation comme quelque chose qui nous g\u00e2che la vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour la mort, je ne peux rien dire pour le moment puisque je ne suis pas encore mort. Mais quand on contemple les choses en termes de Dhamma, la mort est une forme de pl\u00e9nitude. Pour moi c\u2019est l\u2019exp\u00e9rience ultime. Et il est bon d\u2019\u00eatre ouvert, pleinement pr\u00eat pour cette ultime exp\u00e9rience si int\u00e9ressante et si profonde de la mort du corps. C\u2019est ainsi que je vois les choses, en tous cas, comme quelque chose d\u2019\u00e9panouissant, d\u2019important \u00e0 quoi je me pr\u00e9pare. C\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent de se dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il va bien falloir mourir un jour mais je pr\u00e9f\u00e8re ne pas en parler, c\u2019est d\u00e9primant, presque r\u00e9pugnant. Je ne veux m\u00eame pas y penser.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien s\u00fbr, nous sommes l\u00e0 face \u00e0 l\u2019inconnu. Quand nous pensons \u00e0 notre mort physique, tout ce que nous pouvons dire c\u2019est que nous ne savons pas ce que c\u2019est&nbsp;; c\u2019est dans le futur. Le futur c\u2019est l\u2019inconnu mais nous pouvons en \u00eatre conscients. Pour le pass\u00e9, nous avons la m\u00e9moire qui nous permet de nous souvenir de nombreuses choses que nous avons d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cues. Le pass\u00e9 est un souvenir. En ce moment m\u00eame, en termes de pr\u00e9sent, <em>paccupanna dhamma<\/em>, la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019ici et maintenant, le pass\u00e9 est un souvenir. M\u00eame hier ou ce matin sont des souvenirs. Le futur, vu depuis maintenant, nous n\u2019en savons rien parce que ce n\u2019est pas un souvenir&nbsp;; nous ne pouvons pas nous souvenir de demain. Bien s\u00fbr, nous pouvons anticiper&nbsp;: demain tout sera comme aujourd\u2019hui, on viendra m\u00e9diter \u00e0 5h30, on alternera m\u00e9ditation assise et march\u00e9e, etc. mais nous ne faisons que projeter cela, imaginer que demain nous ferons ceci ou cela. C\u2019est de l\u2019anticipation. On peut aussi projeter ses peurs&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne crois pas que je pourrai affronter cette situation. \u00bb On peut anticiper une peur, la peur de se trouver face \u00e0 une situation douloureuse dans l\u2019avenir. Autrement dit, on peut cr\u00e9er maintenant un \u00e9tat mental, une \u00e9motion, une peur avant m\u00eame que les conditions se pr\u00e9sentent. On imagine que demain sera un probl\u00e8me parce qu\u2019on ne sait pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous pouvons donc prendre conscience, en termes de Dhamma, que nous cr\u00e9ons ces illusions du temps&nbsp;: nous-m\u00eames, notre pass\u00e9, notre avenir. La perception du pr\u00e9sent elle-m\u00eame n\u2019est qu\u2019une perception. Le pr\u00e9sent de <em>paccupanna<\/em> n\u2019est pas quelque chose que nous pouvons saisir&nbsp;; c\u2019est un rappel \u00e0 l\u2019attention, \u00e0 l\u2019\u00e9veil. Ce que j\u2019encourage ici n\u2019est pas de s\u2019attacher \u00e0 une vision des choses, m\u00eame \u00e0 propos de l\u2019instant pr\u00e9sent, mais de voir la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9veil imm\u00e9diat dans l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Donc on peut voir les choses sous l\u2019angle du futur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vieillis, je ne crois pas que je vais pouvoir supporter cela&nbsp;\u00bb mais, en r\u00e9alit\u00e9, on peut le supporter. Si on souffre d\u2019un cancer en phase terminale, on peut anticiper les possibilit\u00e9s et se dire que l\u2019on ne pourra pas le supporter&nbsp;; si on perdait la vue, si on devenait sourd ou handicap\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, on se dit qu\u2019on ne pourrait pas le supporter \u2014 mais on peut&nbsp;! On a tendance \u00e0 projeter des choses qui ne se produiront peut-\u00eatre jamais et d\u00e9j\u00e0 cr\u00e9er cet \u00e9tat d\u2019esprit de \u00ab&nbsp;Je ne pourrais pas le supporter, je ne veux pas que \u00e7a arrive.&nbsp;\u00bb Donc avant m\u00eame que les choses ne se produisent, on cr\u00e9e la souffrance dans le pr\u00e9sent. C\u2019est cela que je veux vous montrer, cette souffrance que l\u2019on cr\u00e9e soi-m\u00eame. <strong>Mettre fin \u00e0 la souffrance, c\u2019est mettre fin \u00e0 cette vision erron\u00e9e des choses que nous cr\u00e9ons dans le pr\u00e9sent.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Bouddha lui-m\u00eame a vieilli, il a souffert du dos et de l\u2019estomac, il a d\u00fb s\u2019occuper de moines et de nonnes qui posaient des probl\u00e8mes \u00e0 la communaut\u00e9. Il a \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de cr\u00e9er tout le <em>Vinaya<\/em>, le Code de discipline, \u00e0 cause de la mauvaise conduite des moines et des nonnes de son \u00e9poque \u2014 et ceux-ci se comportaient bien plus mal que nos moines et nonnes d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0! Alors je suis s\u00fbr que le Bouddha a ressenti une certaine irritation, une frustration \u00e0 devoir r\u00e9gler tous ces probl\u00e8mes, \u00e0 devoir d\u00e9velopper toutes ces r\u00e8gles de discipline; et puis son cousin a essay\u00e9 de le tuer, il a subi le chantage et l\u2019opprobre \u2026\u00a0 Vraiment, quand on lit la vie du Bouddha apr\u00e8s son \u00c9veil, on voit qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas toute rose en permanence. Il a d\u00fb faire face aux probl\u00e8mes d\u2019une communaut\u00e9 monastique, aux probl\u00e8mes politiques de l\u2019\u00e9poque, \u00e0 la jalousie d\u2019autres groupes religieux et de certains disciples \u2014 autrement dit, aux m\u00eames probl\u00e8mes que nous avons aujourd&rsquo;hui\u00a0! Le monde est ainsi. Il ne faut pas esp\u00e9rer qu&rsquo;apr\u00e8s l\u2019\u00c9veil on va vivre \u00e9ternellement dans un \u00e9tat de b\u00e9atitude jusqu&rsquo;\u00e0 la mort physique, compl\u00e8tement insensible aux probl\u00e8mes de la vie\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00c9veil ne serait-il pas plut\u00f4t abandonner ce sentiment de \u00ab\u00a0Je n&rsquo;en peux plus, c&rsquo;est insupportable\u00a0\u00bb, arr\u00eater de bl\u00e2mer les autres, arr\u00eater de se plaindre de tout, faire cesser ce mental perp\u00e9tuellement insatisfait, arr\u00eater d&rsquo;avoir peur de l&rsquo;avenir, peur de l&rsquo;inconnu, arr\u00eater de ressasser ses rancunes, sa culpabilit\u00e9 ou ses remords ? Ne s&rsquo;agit-il pas plut\u00f4t d&rsquo;abandonner le sentiment d&rsquo;\u00eatre quelqu&rsquo;un, le <em>sakkayaditthi<\/em> et les multiples fa\u00e7ons qu&rsquo;il a de nous tourmenter et d&rsquo;engendrer de la souffrance du fait de notre ignorance ? Plut\u00f4t qu&rsquo;un \u00e9tat de b\u00e9atitude permanente, \u00eatre \u00e9veill\u00e9 ne serait-ce pas la disparition de tout cela ? Car ce qui reste apr\u00e8s, c&rsquo;est v\u00e9ritablement la conscience et la sensibilit\u00e9 naturelle de l&rsquo;\u00eatre humain dans son contexte. C&rsquo;est ainsi que vont les choses, c&rsquo;est cela le Dhamma, c&rsquo;est la v\u00e9rit\u00e9 des choses telles qu&rsquo;elles sont.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En voyant les choses sous cet angle, nous cessons d&rsquo;exiger l&rsquo;impossible de la vie, de Dieu, de l&rsquo;univers ou du Bouddha. Nous nous \u00e9veillons, dans notre quotidien, \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des choses telles qu&rsquo;elles sont. C&rsquo;est une forme d&rsquo;honn\u00eatet\u00e9, d&rsquo;acceptation de s&rsquo;ouvrir et d&rsquo;apprendre de la vie ce qu&rsquo;elle a \u00e0 nous enseigner tant que nous sommes dans cette forme humaine et jusqu&rsquo;\u00e0 la mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ajahn Chah disait souvent : \u00ab\u00a0Mourez avant de mourir !\u00a0\u00bb Quand des Occidentaux venaient le voir, il ne leur facilitait pas toujours les choses. Je me souviens d&rsquo;un groupe de personnes venues demander au grand ma\u00eetre quelques paroles de sagesse. Ils s&rsquo;attendaient, de toute \u00e9vidence, \u00e0 entendre des choses tr\u00e8s inspirantes sortir de ses l\u00e8vres mais il leur demanda : \u00ab\u00a0\u00cates-vous venus ici pour mourir ?\u00a0\u00bb <em>(rires)<\/em> Et eux : \u00ab\u00a0Non, non, non ! Nous sommes venus pour trouver la V\u00e9rit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Donc cette mort de l&rsquo;ego survient quand nous commen\u00e7ons \u00e0 voir comment nous cr\u00e9ons <em>dukkha<\/em>, la souffrance, du fait de notre mauvaise compr\u00e9hension du Dhamma. Alors l&rsquo;ego meurt, le <em>sakkayaditthi<\/em> s&rsquo;efface. Ce sentiment de \u00ab&nbsp;moi, je suis cette personne&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;moi, j&rsquo;ai cette personnalit\u00e9&nbsp;\u00bb \u2014 tout cela meurt. C&rsquo;est la mort avant la mort physique. C&rsquo;est ce que voulait dire Ajahn Chah quand il disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mourez avant de mourir&nbsp;\u00bb. Il ne s&rsquo;agit pas de rejeter le corps, de se d\u00e9truire par aversion et de devenir une esp\u00e8ce de zombie. Mais quand on abandonne l&rsquo;ego, quand on l&rsquo;autorise \u00e0 cesser, ce qui reste c&rsquo;est la pure intelligence, la connaissance, la sagesse et la capacit\u00e9 de comprendre le Dhamma. C&rsquo;est la v\u00e9ritable pr\u00e9sence : le Bouddha qui voit la v\u00e9rit\u00e9 du Dhamma.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Donc je vous propose de mettre en pratique les suggestions que je vous ai faites en prenant conscience du moment pr\u00e9sent. Tout est l\u00e0, maintenant. L\u2019\u00c9veil est l\u00e0 maintenant, le Bouddha est l\u00e0 maintenant, le Dhamma est l\u00e0 maintenant. Il ne s&rsquo;agit pas de pratiquer maintenant pour trouver l\u2019\u00c9veil un jour mais d&rsquo;avoir de plus en plus confiance en cette prise de conscience\u00a0: voir le moment pr\u00e9sent, l&rsquo;utiliser, s&rsquo;y ouvrir et \u00eatre pr\u00eat \u00e0 y r\u00e9fl\u00e9chir avec discernement. <strong>M\u00eame si vous vous dites : \u00ab\u00a0C&rsquo;est trop, je n&rsquo;en peux plus\u00a0\u00bb, vous pouvez demeurer conscient qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;un objet mental, d&rsquo;une pens\u00e9e conditionn\u00e9e, pas d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 \u2014 et c&rsquo;est dans cette conscience que vous mettez votre confiance, pas dans ce que le mental a \u00e0 dire.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vous encourage donc \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir ainsi, \u00e0 voir les choses de cette mani\u00e8re tr\u00e8s directe, \u00e0 utiliser cette approche. Ce n&rsquo;est pas comme si vous manquiez de sagesse. Nous avons tous de la sagesse \u2014 m\u00eame si nous ne l&rsquo;utilisons pas toujours ! La sagesse est un attribut naturel des \u00eatres humains quand ils sont ouverts et attentifs. Alors je vous encourage \u00e0 pratiquer dans ce sens.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:clamp(14px, 0.875rem + ((1vw - 3.2px) * 0.455), 18px);\"><em><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Petite cabane dans la for\u00eat, lieu de vie des moines de m\u00e9ditation quand ils ne voyagent pas.<br><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Panatipata\u00a0est le premier des 5 Pr\u00e9ceptes de conduite vertueuse\u00a0: ne pas tuer ou nuire aux \u00eatres quels qu\u2019ils soient.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ajahn Sumedho Traduction de Jeanne Schut Quand le Bouddha a \u00e9nonc\u00e9 la Premi\u00e8re Noble V\u00e9rit\u00e9, il l\u2019a appel\u00e9e dukkha. Ce mot est g\u00e9n\u00e9ralement traduit par \u00ab&nbsp;souffrance&nbsp;\u00bb mais on essaie toujours de trouver d\u2019autres mots pour recouvrir l\u2019ensemble de ce qui peut \u00eatre appel\u00e9 dukkha. 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