{"id":893,"date":"2026-05-03T19:19:18","date_gmt":"2026-05-03T19:19:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.dhammadelaforet.com\/?page_id=893"},"modified":"2026-05-03T19:19:18","modified_gmt":"2026-05-03T19:19:18","slug":"lattention-juste-par-bhikkhu-bodhi","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.dhammadelaforet.org\/index.php\/lattention-juste-par-bhikkhu-bodhi\/","title":{"rendered":"L&rsquo;attention juste par Bhikkhu Bodhi"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Extrait de <em>Le Noble Octuple Sentier <\/em>par Bhikkhu Bodhi<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Traduction de Anne Michel et Jeanne Schut<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Bouddha dit que le Dhamma, la r\u00e9alit\u00e9 ultime des choses, est directement visible, au-del\u00e0 du temps, ne demandant qu\u2019\u00e0 \u00eatre approch\u00e9 et vu. Il dit aussi qu\u2019il est toujours disponible, et que le lieu o\u00f9 il peut \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 est en nous-m\u00eames. La v\u00e9rit\u00e9 ultime, le Dhamma, n\u2019est pas quelque chose de lointain et de myst\u00e9rieux, c\u2019est la v\u00e9rit\u00e9 de notre propre exp\u00e9rience. On ne peut l\u2019atteindre qu\u2019en comprenant notre exp\u00e9rience, en la p\u00e9n\u00e9trant jusque dans ses fondements. Cette v\u00e9rit\u00e9, pour qu\u2019elle devienne lib\u00e9ratrice, doit \u00eatre connue directement. Il ne suffit pas de l\u2019accepter sur la base de la foi, d\u2019y croire seulement du fait de l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un livre ou d\u2019un enseignant, ou d\u2019y croire intellectuellement \u00e0 cause de nos d\u00e9ductions et de nos raisonnements. Cette v\u00e9rit\u00e9 doit \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par le regard int\u00e9rieur, saisie et int\u00e9gr\u00e9e par une sorte de connaissance qui est aussi une rencontre imm\u00e9diate avec l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui am\u00e8ne le champ de l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 la lumi\u00e8re et le rend accessible au regard int\u00e9rieur, c\u2019est une facult\u00e9 de l\u2019esprit appel\u00e9e en pali <em>sati<\/em>, g\u00e9n\u00e9ralement traduite par \u00ab&nbsp;attention&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;pleine conscience&nbsp;\u00bb. La pleine conscience est la pr\u00e9sence de l\u2019esprit, l\u2019attention ou la vigilance. Mais le type de vigilance li\u00e9 \u00e0 la pleine conscience diff\u00e8re profond\u00e9ment de la vigilance dont nous pouvons faire preuve au travail ou dans nos modes habituels de conscience. Toute conscience implique la vigilance, dans le sens de conna\u00eetre ou de faire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un objet. Mais, avec la pratique de la pleine conscience, la vigilance est appliqu\u00e9e \u00e0 un niveau particulier. L\u2019esprit est maintenu d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 un niveau d\u2019attention pure, une observation d\u00e9tach\u00e9e de ce qui arrive en nous et autour de nous dans l\u2019instant pr\u00e9sent. Dans la pratique de la pleine conscience, l\u2019esprit est entra\u00een\u00e9 \u00e0 se maintenir dans l\u2019instant pr\u00e9sent, ouvert, tranquille et alerte, contemplant ce qui se pr\u00e9sente. Tout jugement et interpr\u00e9tation doivent \u00eatre suspendus ou, s\u2019ils se produisent, \u00eatre simplement not\u00e9s puis l\u00e2ch\u00e9s. Le travail consiste \u00e0 noter tout ce qui se pr\u00e9sente exactement comme c\u2019est, en glissant sur les changements des \u00e9v\u00e8nements \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un surfeur qui glisse sur les vagues de l\u2019oc\u00e9an. Tout le processus est une mani\u00e8re de rester au pr\u00e9sent, ici et maintenant, sans partir, sans \u00eatre entra\u00een\u00e9 au loin par le flux des pens\u00e9es vagabondes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous pouvons penser que nous sommes toujours attentifs au pr\u00e9sent mais c\u2019est un mirage. En r\u00e9alit\u00e9, nous sommes rarement vraiment attentifs au pr\u00e9sent \u00e0 la mani\u00e8re de faire de la pleine conscience. Dans la conscience ordinaire, l\u2019esprit commence un processus cognitif avec des impressions li\u00e9es au pr\u00e9sent mais il ne reste pas avec l\u2019exp\u00e9rience. Il utilise l\u2019impression imm\u00e9diate comme tremplin pour construire des blocs de fabrications mentales qui l\u2019\u00e9loignent du simple \u00e9tat de fait. Le processus cognitif est g\u00e9n\u00e9ralement plein d\u2019interpr\u00e9tations. L\u2019esprit ne per\u00e7oit que tr\u00e8s bri\u00e8vement son objet avant de conceptualiser. Ensuite, tout de suite apr\u00e8s avoir saisi l\u2019impression initiale, il se lance dans une course aux id\u00e9es \u00e0 travers laquelle il cherche \u00e0 interpr\u00e9ter l\u2019objet pour lui-m\u00eame, pour le rendre intelligible selon ses propres cat\u00e9gories et suppositions. Pour y parvenir, l\u2019esprit positionne des concepts, les regroupe pour en faire des constructions \u2013 des ensembles de concepts qui se fortifient l\u2019un l\u2019autre &#8211; et il les m\u00eale ensuite en des sch\u00e9mas complexes d\u2019interpr\u00e9tation. Le r\u00e9sultat est que l\u2019exp\u00e9rience originale directe a \u00e9t\u00e9 submerg\u00e9e par la conceptualisation et l\u2019objet pr\u00e9sent n\u2019appara\u00eet qu\u2019indistinctement, voil\u00e9 par la couche dense des id\u00e9es et des opinions, comme la lune \u00e0 travers une couche de nuages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Bouddha appelle ce processus de construction mentale <em>papanca<\/em>, l\u2019\u00e9laboration, l\u2019exag\u00e9ration ou la prolif\u00e9ration conceptuelle. Ces \u00e9laborations bloquent l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes qui se pr\u00e9sentent. Elles ne nous laissent voir l\u2019objet qu\u2019\u00e0 distance, pas comme il est vraiment. Mais les \u00e9laborations ne sont pas seulement un \u00e9cran \u00e0 la connaissance, elles servent aussi de base aux projections. L\u2019esprit fauss\u00e9, emprisonn\u00e9 dans l\u2019ignorance, projette ses propres constructions \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, les attribuant \u00e0 l\u2019objet comme si elles lui appartenaient vraiment. Le r\u00e9sultat est que ce que nous croyons \u00eatre l\u2019objet final de connaissance, ce que nous utilisons comme base de nos valeurs, de nos plans et de nos actions, est en fait un produit d\u00e9natur\u00e9. Certes, le produit n\u2019est pas pure illusion&nbsp;; il n\u2019est pas uniquement imagination. Il prend ce qui est donn\u00e9 dans l\u2019exp\u00e9rience imm\u00e9diate comme base et mati\u00e8re premi\u00e8re mais inclut autre chose : les rajouts fabriqu\u00e9s par l\u2019esprit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les sources de ce processus de fabrication, cach\u00e9es de la conscience, sont les impuret\u00e9s latentes de l\u2019esprit. Ces impuret\u00e9s cr\u00e9ent les d\u00e9formations mentales, les projettent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, et s\u2019accrochent \u00e0 elles pour remonter \u00e0 la surface o\u00f9 elles causent encore plus de distorsions. Corriger les notions erron\u00e9es est le travail de la sagesse mais, pour que la sagesse puisse faire son travail de mani\u00e8re efficace, elle a besoin d\u2019un acc\u00e8s direct \u00e0 l\u2019objet tel qu\u2019il est en lui-m\u00eame, non encombr\u00e9 par les \u00e9laborations conceptuelles. La t\u00e2che de la pleine conscience est de nettoyer le champ de connaissance. La pleine conscience am\u00e8ne l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 la lumi\u00e8re dans sa pure imm\u00e9diatet\u00e9. Elle r\u00e9v\u00e8le l\u2019objet tel qu\u2019il est, avant qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 recouvert par la peinture conceptuelle et tapiss\u00e9 par les interpr\u00e9tations. La pratique de la pleine conscience n\u2019est donc pas tant de faire que de d\u00e9faire : ne pas penser, ne pas juger, ne pas associer, ne pas planifier, ne pas imaginer, ne pas esp\u00e9rer. Tous ces \u00ab&nbsp;faire&nbsp;\u00bb sont des formes d\u2019interf\u00e9rences, des mani\u00e8res qu\u2019a l\u2019esprit de manipuler l\u2019exp\u00e9rience et d\u2019essayer d\u2019\u00e9tablir sa domination. La pleine conscience d\u00e9fait les n\u0153uds et les confusions de ces \u00ab&nbsp;faire&nbsp;\u00bb par le simple fait de noter. Elle ne fait rien que noter, observant chaque situation tandis qu\u2019elle appara\u00eet, demeure et dispara\u00eet. Dans l\u2019observation, il n\u2019y a pas de place pour s\u2019attacher, aucune compulsion de projeter nos d\u00e9sirs sur les choses. Il n\u2019y a qu\u2019une contemplation soutenue de l\u2019exp\u00e9rience dans sa pure imm\u00e9diatet\u00e9&nbsp;; une contemplation soigneuse, pr\u00e9cise et constante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La pleine conscience exerce une puissante fonction d\u2019enracinement. Elle ancre l\u2019esprit avec s\u00fbret\u00e9 dans le pr\u00e9sent, pour qu\u2019il ne flotte pas dans le pass\u00e9 et dans le futur avec les souvenirs, les regrets, les peurs et les espoirs. L\u2019esprit sans la pleine conscience est parfois compar\u00e9 \u00e0 une citrouille, l\u2019esprit \u00e9tabli dans la pleine conscience \u00e0 une pierre. Une citrouille lanc\u00e9e dans un \u00e9tang va flotter au hasard et rester \u00e0 la surface de l\u2019eau. Mais une pierre ne flotte pas ; elle coule imm\u00e9diatement l\u00e0 o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 toucher le fond de l\u2019eau. De m\u00eame, quand la pleine conscience est forte, l\u2019esprit reste avec son objet et p\u00e9n\u00e8tre profond\u00e9ment ses caract\u00e9ristiques. Il n\u2019erre pas et ne vagabonde pas au hasard, \u00e0 la surface, comme le fait un esprit priv\u00e9 de pleine conscience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La pleine conscience facilite la r\u00e9alisation de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et de la vision int\u00e9rieure. Elle peut mener soit \u00e0 la concentration profonde, soit \u00e0 la sagesse, selon la fa\u00e7on dont elle est appliqu\u00e9e. Le mode d\u2019application de l\u2019attention peut faire la diff\u00e9rence dans la direction que prend le processus contemplatif&nbsp;: l\u2019esprit va descendre dans des niveaux plus profonds de calme int\u00e9rieur, culminant dans les \u00e9tats d\u2019absorption, les jhana, ou bien aller effacer les voiles des impuret\u00e9s et arriver \u00e0 une vision p\u00e9n\u00e9trante. Pour mener aux \u00e9tats de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, la premi\u00e8re t\u00e2che de la pleine conscience est de garder l\u2019esprit sur l\u2019objet, libre de vagabondage. La pleine conscience a la responsabilit\u00e9 de s\u2019assurer que l\u2019esprit ne l\u00e2che pas son objet de concentration pour se perdre dans les al\u00e9as des pens\u00e9es non ma\u00eetris\u00e9es. Elle veille aussi aux facteurs qui agitent l\u2019esprit, rep\u00e9rant les obstacles sous leur camouflage et les expulsant avant qu\u2019ils n\u2019aient pu causer de dommages. Pour mener \u00e0 la vision int\u00e9rieure et \u00e0 la r\u00e9alisation de la sagesse, la pleine conscience est pratiqu\u00e9e d\u2019une mani\u00e8re un peu diff\u00e9rente. Son travail, dans cette phase de la pratique consiste \u00e0 observer, noter et discerner les ph\u00e9nom\u00e8nes avec une grande pr\u00e9cision jusqu\u2019\u00e0 ce que leurs caract\u00e9ristiques fondamentales soient amen\u00e9es \u00e0 la lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La pleine conscience est cultiv\u00e9e \u00e0 travers une pratique appel\u00e9e \u00ab&nbsp;les Quatre Fondements de l\u2019Attention&nbsp;\u00bb (<em>cattaro satipatthana<\/em>), la contemplation consciente de quatre sph\u00e8res d\u2019objets&nbsp;: le corps, les ressentis, les \u00e9tats d\u2019esprit et les objets mentaux. Comme le Bouddha l\u2019explique&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Et qu\u2019est-ce, moines, que l\u2019Attention Juste&nbsp;? Un moine demeure contemplant le corps dans le corps, ardent, totalement pr\u00e9sent et vigilant, ayant l\u00e2ch\u00e9 la convoitise et la souffrance concernant le monde [&#8230;] Il demeure contemplant les ressentis dans les ressentis [\u2026] Il demeure contemplant les \u00e9tats d\u2019\u00e2me dans les \u00e9tats d\u2019\u00e2me [\u2026] Il demeure contemplant les ph\u00e9nom\u00e8nes dans les ph\u00e9nom\u00e8nes [\u2026]&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Bouddha dit que les Quatre Fondements de l\u2019Attention sont \u00ab&nbsp;la seule voie qui m\u00e8ne \u00e0 la r\u00e9alisation de la puret\u00e9, au d\u00e9passement du chagrin et des lamentations, \u00e0 la fin de la peine et de la douleur, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e sur la voie juste, \u00e0 la r\u00e9alisation du nibb\u0101na&nbsp;\u00bb. Ces fondements sont appel\u00e9s \u00ab&nbsp;la seule voie&nbsp;\u00bb, non pour instaurer un dogmatisme \u00e9troit, mais pour indiquer que la r\u00e9alisation de la lib\u00e9ration ne peut venir que de la contemplation p\u00e9n\u00e9trante du champ de conscience cultiv\u00e9 dans la pratique de l\u2019attention juste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parmi les quatre applications de l\u2019attention, la contemplation du corps concerne l\u2019aspect mat\u00e9riel de l\u2019existence. Les trois autres concernent (mais pas seulement) l\u2019aspect mental. L\u2019accomplissement de la pratique n\u00e9cessite toutes les quatre contemplations. Bien qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019ordre d\u00e9fini pour les mettre en pratique, le corps est g\u00e9n\u00e9ralement abord\u00e9 en premier comme base de la contemplation. Les autres sont abord\u00e9es plus tard, quand la pleine conscience a gagn\u00e9 en force et en clart\u00e9. Le manque de place ne permet pas de donner ici une explication compl\u00e8te des quatre fondements. En voici donc un bref r\u00e9sum\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" style=\"font-size:clamp(16.834px, 1.052rem + ((1vw - 3.2px) * 1.042), 26px);\">1. Contemplation du corps (<em>kayanupassana<\/em>)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Bouddha commence son enseignement sur l\u2019attention au corps avec l\u2019attention \u00e0 la respiration (<em>anapanasati<\/em>). Bien que n&rsquo;\u00e9tant pas indispensable comme point de d\u00e9part de la m\u00e9ditation, l\u2019attention \u00e0 la respiration sert g\u00e9n\u00e9ralement de \u00ab sujet principal de la m\u00e9ditation \u00bb (formule <em>kammatthana<\/em>), en tant que fondement de l&rsquo;ensemble des aspects de la contemplation. Ce serait une erreur, toutefois, de croire que ce fondement est un simple exercice pour les n\u00e9ophytes. Par elle-m\u00eame, l\u2019attention \u00e0 la respiration peut conduire \u00e0 toutes les \u00e9tapes de la voie aboutissant \u00e0 l\u2019\u00c9veil. En fait, c\u2019\u00e9tait l&rsquo;objet de m\u00e9ditation utilis\u00e9 par le Bouddha la nuit de son \u00c9veil. Il l\u2019a \u00e9galement utilis\u00e9e au fil des ann\u00e9es pendant ses retraites solitaires et il l\u2019a constamment recommand\u00e9e aux moines, la louant comme \u00ab&nbsp;pacifique et sublime, un refuge merveilleux et pur qui tranquillise et supprime imm\u00e9diatement les pens\u00e9es malsaines d\u00e8s qu\u2019elles \u00e9mergent&nbsp;\u00bb (MN 118).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si l\u2019attention \u00e0 la respiration peut fonctionner aussi efficacement comme sujet de m\u00e9ditation, c\u2019est parce qu\u2019elle a pour ancrage un processus qui nous est toujours disponible&nbsp;: celui de la respiration. Pour que ce processus devienne la base de la m\u00e9ditation, il faut simplement l\u2019amener dans le champ de la conscience en faisant de la respiration un objet d\u2019observation. La m\u00e9ditation n\u2019exige aucune comp\u00e9tence intellectuelle particuli\u00e8re, seulement l\u2019attention \u00e0 la respiration. Nous respirons simplement, naturellement, par les narines, gardant la respiration en esprit aux points de contact autour des narines ou de la l\u00e8vre sup\u00e9rieure, l\u00e0 o\u00f9 les sensations de la respiration peuvent \u00eatre ressenties quand l\u2019air entre et sort. On ne doit pas essayer de contr\u00f4ler la respiration ni la forcer \u00e0 un rythme pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9&nbsp;; seulement la contempler avec la pleine conscience du processus naturel de l\u2019air qui entre et sort. La pr\u00e9sence \u00e0 la respiration interrompt les complexit\u00e9s de la pens\u00e9e discursive, nous sauve des errances inutiles dans le labyrinthe des vaines imaginations, et nous ancre solidement dans le pr\u00e9sent. Lorsque nous sommes pr\u00e9sents \u00e0 la respiration, vraiment pr\u00e9sents \u00e0 elle, nous constatons que cette absorption nous \u00e9vite d\u2019errer mentalement dans le pass\u00e9 ou dans le futur. Nous sommes vraiment pr\u00e9sents ici et maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La description du Bouddha de l\u2019attention \u00e0 la respiration implique quatre \u00e9tapes de base. Les deux premi\u00e8res (qui ne sont pas forc\u00e9ment progressives), consistent \u00e0 noter la longueur d\u2019une inspiration la longueur d\u2019une expiration telles qu\u2019elles se pr\u00e9sentent. Nous observons simplement la respiration qui entre et sort, d\u2019aussi pr\u00e8s que possible, notant si elle est longue ou courte. Lorsque l\u2019attention s\u2019affine, la respiration peut \u00eatre suivie tout au long de son mouvement, du d\u00e9but de l\u2019inspiration jusqu\u2019\u00e0 la fin, en passant par les \u00e9tapes interm\u00e9diaires, puis du d\u00e9but de l\u2019expiration jusqu\u2019\u00e0 la fin en sentant les \u00e9tapes interm\u00e9diaires. La troisi\u00e8me \u00e9tape est appel\u00e9e \u00ab&nbsp;percevoir clairement tout le corps qui respire&nbsp;\u00bb. La quatri\u00e8me, \u00ab&nbsp;calmer les fonctions corporelles&nbsp;\u00bb, exige un apaisement progressif de la respiration et des fonctions corporelles associ\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles deviennent tr\u00e8s fines et subtiles. Au-del\u00e0 de ces quatre \u00e9tapes de base, il y a des pratiques plus avanc\u00e9es qui dirigent l\u2019attention vers de profonds \u00e9tats de concentration et de vision claire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une autre pratique dans la contemplation du corps, qui \u00e9tend la m\u00e9ditation au-del\u00e0 des limites d\u2019une concentration focalis\u00e9e, c\u2019est la conscience des postures. Le corps peut prendre quatre postures de base \u2013 \u00eatre en marche, debout, assis ou couch\u00e9 \u2013 et une vari\u00e9t\u00e9 d\u2019autres positions pour passer d\u2019une posture \u00e0 l\u2019autre. La pleine conscience des postures porte une pleine attention sur le corps, quelle que soit la position qu\u2019il prenne&nbsp;: quand il marche, on est conscient qu\u2019il marche&nbsp;; quand il est debout, on est conscient qu\u2019il est debout&nbsp;; quand il est assis, on est conscient qu\u2019il est assis&nbsp;; quand il est couch\u00e9, on est conscient qu\u2019il est couch\u00e9&nbsp;; quand il change de posture, on est conscient qu\u2019il change de posture. La contemplation des postures r\u00e9v\u00e8le clairement la nature impersonnelle du corps. Elle r\u00e9v\u00e8le que le corps n\u2019est pas \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb, qu\u2019il n\u2019appartient pas non plus \u00e0 un \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb mais qu\u2019il est seulement une configuration de mati\u00e8re vivante sujette \u00e0 l\u2019influence directrice de la volont\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019exercice suivant porte l\u2019expansion de l\u2019attention un pas plus loin. Cet exercice, appel\u00e9 \u00ab&nbsp;pleine conscience et compr\u00e9hension claire&nbsp;\u00bb (<em>satisampaja\u00f1\u00f1a<\/em>), ajoute \u00e0 l\u2019attention pure un \u00e9l\u00e9ment de compr\u00e9hension. Lorsque nous faisons un geste, nous le faisons avec attention et claire compr\u00e9hension. En allant et en venant, en regardant devant ou sur le c\u00f4t\u00e9, en se pliant et en s\u2019\u00e9tirant, en s\u2019habillant, en mangeant, en urinant, en buvant, en nous endormant, en nous r\u00e9veillant, en parlant, en \u00e9tant silencieux\u2026 tout devient une occasion de progresser dans la m\u00e9ditation, quand c\u2019est fait avec une compr\u00e9hension claire. Dans les commentaires, la claire compr\u00e9hension est expliqu\u00e9e sous quatre aspects&nbsp;: (1) comprendre le but de l\u2019action, c\u2019est-\u00e0-dire reconna\u00eetre son objectif et d\u00e9terminer s\u2019il est en accord avec le Dhamma; (2) comprendre la pertinence c\u2019est-\u00e0-dire conna\u00eetre le moyen le plus efficace d\u2019accomplir son objectif&nbsp;; (3) comprendre la port\u00e9e de la m\u00e9ditation, c\u2019est-\u00e0-dire garder constamment l\u2019esprit dans une attitude m\u00e9ditative, m\u00eame en \u00e9tant engag\u00e9 dans l\u2019action&nbsp;; (4) comprendre sans ignorance, c\u2019est-\u00e0-dire voir l\u2019acte comme un processus impersonnel vide d\u2019une entit\u00e9 \u00e9gotique qui contr\u00f4le. Ce dernier aspect sera explor\u00e9 plus en profondeur dans le chapitre suivant, sur le d\u00e9veloppement de la sagesse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les deux sections suivantes sur l\u2019attention au corps pr\u00e9sentent des contemplations analytiques qui visent \u00e0 exposer la v\u00e9ritable nature du corps. L\u2019une d\u2019entre elles est la m\u00e9ditation sur l\u2019aspect non attractif du corps, que nous avons d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 en lien avec l\u2019effort juste&nbsp;; l\u2019autre est l\u2019analyse du corps \u00e0 travers les quatre \u00e9l\u00e9ments primordiaux. La premi\u00e8re, la m\u00e9ditation sur l\u2019aspect non attractif, est con\u00e7ue pour contrer l\u2019engouement pour le corps, particuli\u00e8rement dans la forme du d\u00e9sir sexuel. Le Bouddha enseigne que l\u2019attrait sexuel est une manifestation de l\u2019avidit\u00e9, donc une cause de souffrance qui doit \u00eatre r\u00e9duite et \u00e9radiqu\u00e9e si nous voulons amener la fin de la souffrance. La m\u00e9ditation vise \u00e0 affaiblir le d\u00e9sir sexuel en le privant de son soutien cognitif, la perception que le corps est sexuellement s\u00e9duisant. Le d\u00e9sir sensuel peut aussi bien appara\u00eetre que dispara\u00eetre avec cette perception. Il jaillit parce que nous voyons le corps comme attrayant&nbsp;; il d\u00e9cline quand la perception de beaut\u00e9 est enlev\u00e9e. La perception de l\u2019attractivit\u00e9 du corps ne dure en fait que tant que le corps est consid\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re superficielle, selon certaines impressions choisies. Pour contrer cette perception, nous devons refuser de nous arr\u00eater sur ces impressions, et nous engager \u00e0 examiner le corps \u00e0 un niveau plus profond, avec un regard minutieux ancr\u00e9 dans l\u2019objectivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui est entrepris dans la m\u00e9ditation sur l\u2019aspect non attractif du corps qui d\u00e9tourne la mar\u00e9e de la sensualit\u00e9 en lui enlevant son support perceptuel. La m\u00e9ditation prend notre propre corps comme objet car, pour un n\u00e9ophyte, commencer par l\u2019examen du corps d\u2019un autre, surtout quelqu\u2019un du sexe oppos\u00e9, pourrait l\u2019emp\u00eacher de parvenir au r\u00e9sultat d\u00e9sir\u00e9. En nous aidant de la visualisation, nous diss\u00e9quons mentalement le corps en ses composants et nous les investiguons l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, en mettant en lumi\u00e8re leur aspect peu attrayant. Les textes mentionnent 32 parties&nbsp;: cheveux, poils, ongles, dents, peau, chair, tendons, os, moelle, reins, c\u0153ur, foie, diaphragme, rate, poumons, gros intestin, intestin gr\u00eale, estomac, excr\u00e9ments, cerveau, bile, mucus, pus, cellulite, sang, transpiration, graisse, larmes, morve, salive, liquide synovial, urine. L\u2019aspect peu attrayant de ces parties peut s\u2019appliquer ensuite au corps entier&nbsp;: vue de tr\u00e8s pr\u00e8s, l\u2019apparente beaut\u00e9 du corps n\u2019est plus qu\u2019un mirage. Mais le but de cette m\u00e9ditation ne doit pas \u00eatre mal interpr\u00e9t\u00e9. Il ne s\u2019agit pas de produire de l\u2019aversion et du d\u00e9go\u00fbt envers le corps mais un d\u00e9tachement capable d\u2019\u00e9teindre le feu du d\u00e9sir en \u00e9liminant son carburant&nbsp;(la soi-disant beaut\u00e9 du corps et son pouvoir attractif).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019autre contemplation analytique traite le corps d\u2019une mani\u00e8re diff\u00e9rente. En exposant la nature essentiellement impersonnelle du corps, cette m\u00e9ditation appel\u00e9e \u00ab&nbsp;l\u2019analyse des \u00e9l\u00e9ments&nbsp;\u00bb (<em>dhatuvavatthana<\/em>) vise \u00e0 contrer notre tendance inn\u00e9e \u00e0 nous identifier au corps. Le moyen qu&rsquo;elle emploie, comme son nom l&rsquo;indique, est la dissection mentale du corps en quatre \u00e9l\u00e9ments primordiaux \u00e9voqu\u00e9s par les noms archa\u00efques de \u00ab&nbsp;terre, eau, feu et air&nbsp;\u00bb mais signifiant, en fait, les quatre principaux modes de comportement de la mati\u00e8re : la solidit\u00e9, la fluidit\u00e9, la chaleur et l&rsquo;oscillation. L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment solide appara\u00eet le plus clairement dans les parties solides du corps \u2013 les organes, les tissus et les os ; l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment fluide, dans les fluides corporels ; l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment chaleur, dans la temp\u00e9rature du corps ; l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment d&rsquo;oscillation, dans le processus respiratoire. La rupture avec l&rsquo;identification du corps en tant que \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb est effectu\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 un \u00e9largissement de notre perspective apr\u00e8s avoir contempl\u00e9 et analys\u00e9 ces \u00e9l\u00e9ments. On consid\u00e8re alors que les quatre \u00e9l\u00e9ments, aspects majeurs de l&rsquo;existence du corps, sont essentiellement identiques aux principaux aspects de la mati\u00e8re ext\u00e9rieure avec laquelle le corps est en \u00e9change constant. Quand on r\u00e9alise clairement ceci, en le m\u00e9ditant longuement, on cesse de s&rsquo;identifier au corps&nbsp;; on cesse de s&rsquo;y attacher. On voit qu\u2019il n\u2019est rien de plus qu&rsquo;une configuration particuli\u00e8re de processus mat\u00e9riels qui changent et qui sont le support d\u2019un flux de processus mentaux changeants eux aussi. Il n\u2019y a rien qui puisse \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb existant vraiment, rien qui puisse procurer la base substantielle d\u2019une identit\u00e9 personnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le dernier exercice d\u2019attention au corps est une s\u00e9rie de \u00ab&nbsp;m\u00e9ditations au cimeti\u00e8re&nbsp;\u00bb, contemplations de la d\u00e9sint\u00e9gration du corps apr\u00e8s la mort qui peut \u00eatre pratiqu\u00e9e soit par l\u2019imaginaire, soit \u00e0 l\u2019aide d\u2019images, soit en \u00e9tant directement confront\u00e9 \u00e0 un cadavre. Chacun de ces moyens permet d\u2019obtenir l\u2019image mentale claire d\u2019un corps en d\u00e9composition. Nous appliquons ensuite l\u2019exercice \u00e0 notre propre corps, en consid\u00e9rant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce corps, maintenant si plein de vie, est de m\u00eame nature&nbsp;; il est sujet \u00e0 la m\u00eame destin\u00e9e. Il ne peut pas \u00e9chapper \u00e0 la mort, il ne peut pas \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9gration ; il doit finalement mourir et se d\u00e9composer&nbsp;\u00bb. De nouveau, le but de cette m\u00e9ditation ne doit pas \u00eatre mal interpr\u00e9t\u00e9. Il ne s\u2019agit pas de se complaire dans une fascination morbide de la mort et des cadavres mais de couper notre attachement \u00e9go\u00efste \u00e0 l\u2019existence avec une contemplation suffisamment puissante pour casser son emprise. L\u2019attachement \u00e0 l\u2019existence subsiste du fait d\u2019une supposition implicite de permanence. Face \u00e0 un cadavre, nous recevons une le\u00e7on sans aucune ambigu\u00eft\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tout ce qui est n\u00e9 doit mourir un jour&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" style=\"font-size:clamp(16.834px, 1.052rem + ((1vw - 3.2px) * 1.042), 26px);\">2. Contemplation des ressentis (<em>vedananupassana<\/em>)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le fondement suivant de la Pleine conscience est le ressenti (<em>vedana<\/em>). Le mot \u00ab&nbsp;ressenti&nbsp;\u00bb est utilis\u00e9 ici, non dans le sens d\u2019\u00e9motion (ph\u00e9nom\u00e8ne complexe compris dans le 3<sup>\u00e8me<\/sup> et le 4<sup>\u00e8me<\/sup> fondement de l\u2019attention) mais dans le sens plus limit\u00e9 de la tonalit\u00e9 affective ou de la \u00ab&nbsp;qualit\u00e9 h\u00e9donique&nbsp;\u00bb de l\u2019exp\u00e9rience. Celle-ci peut avoir trois aspects, se rapportant aux trois principaux types de ressentis&nbsp;: ressentis plaisants, d\u00e9plaisants ou neutres. Le Bouddha enseigne que le ressenti est un composant ins\u00e9parable de la conscience car chaque acte de connaissance est color\u00e9 par une tonalit\u00e9 affective. Ainsi, le ressenti est pr\u00e9sent \u00e0 chaque moment de l\u2019exp\u00e9rience&nbsp;; il peut \u00eatre fort ou faible, clair ou indistinct, mais un ressenti accompagne n\u00e9cessairement l\u2019acte de connaissance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ressenti \u00e9merge suite \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne mental appel\u00e9 \u00ab&nbsp;contact&nbsp;\u00bb (<em>phassa<\/em>). Le contact marque la \u00ab&nbsp;mise en commun&nbsp;\u00bb de la conscience avec un objet \u00e0 travers la facult\u00e9 des sens&nbsp;; c\u2019est le facteur qui permet \u00e0 la conscience de \u00ab&nbsp;toucher&nbsp;\u00bb l\u2019objet qui se pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019esprit \u00e0 travers un organe des sens. Ainsi, il y a six sortes de contacts d\u00e9termin\u00e9s par les six facult\u00e9s des sens \u2013 contact visuel, contact auditif, contact olfactif, contact gustatif, contact du corps, contact de l\u2019esprit \u2013 et six sortes de ressentis d\u00e9termin\u00e9s par le contact dont ils \u00e9mergent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ressenti a une importance particuli\u00e8re en tant qu\u2019objet de contemplation car c\u2019est lui qui d\u00e9clenche habituellement les impuret\u00e9s latentes. Les ressentis peuvent ne pas \u00eatre clairement enregistr\u00e9s mais, subtilement, ils nourrissent et maintiennent les pr\u00e9dispositions \u00e0 des \u00e9tats malsains. Ainsi quand un ressenti agr\u00e9able appara\u00eet, nous tombons sous l\u2019influence de l\u2019avidit\u00e9 et nous nous en saisissons. Quand un ressenti douloureux se pr\u00e9sente, nous r\u00e9pondons avec d\u00e9plaisir, haine ou peur \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire avec une forme ou une autre d\u2019aversion. Et quand un ressenti neutre arrive, g\u00e9n\u00e9ralement nous ne remarquons rien ou bien nous nous laissons bercer par un faux sentiment de s\u00e9curit\u00e9 \u2013 il s\u2019agit d\u2019un \u00e9tat d\u2019esprit gouvern\u00e9 par l\u2019illusion. Ainsi, nous pouvons voir que chacune des impuret\u00e9s fondamentales est conditionn\u00e9e par un ressenti particulier&nbsp;: l\u2019avidit\u00e9 par les ressentis plaisants, l\u2019aversion par les ressentis n\u00e9gatifs, et l\u2019ignorance de la r\u00e9alit\u00e9 par les ressentis neutres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais le lien entre les ressentis et les impuret\u00e9s n\u2019est pas in\u00e9luctable. Le plaisir ne doit pas obligatoirement mener \u00e0 l\u2019avidit\u00e9, la douleur \u00e0 l\u2019aversion et les ressentis neutres \u00e0 l\u2019illusion. Le lien entre eux peut \u00eatre cass\u00e9 et l\u2019un des moyens essentiels pour cela est l\u2019attention. Le ressenti ne va r\u00e9veiller une impuret\u00e9 que si on n\u2019en a pas conscience, lorsqu\u2019il est encourag\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019observ\u00e9. En le transformant en objet de contemplation, l\u2019attention d\u00e9samorce le ressenti pour qu\u2019il ne provoque pas de r\u00e9ponse malsaine. Alors, plut\u00f4t que de se lier au ressenti par habitude au travers de l\u2019attachement, de la r\u00e9pulsion ou de l\u2019apathie, nous nous lions \u00e0 lui au travers de la contemplation, en utilisant le ressenti comme tremplin pour comprendre la nature de l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aux stades initiaux, la contemplation du ressenti implique de traiter chaque ressenti qui \u00e9merge en notant sa tonalit\u00e9 particuli\u00e8re&nbsp;: plaisant, douloureux, neutre. Le ressenti est not\u00e9 sans que l\u2019on s\u2019identifie \u00e0 lui, sans le prendre pour \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;le mien&nbsp;\u00bb, ou comme quelque chose qui arrive \u00ab&nbsp;\u00e0 moi&nbsp;\u00bb. La pr\u00e9sence est maintenue au niveau de l\u2019attention pure&nbsp;: on regarde chaque ressenti qui \u00e9merge, en le voyant juste comme un ressenti, un simple \u00e9v\u00e9nement mental libre de toute r\u00e9f\u00e9rence subjective, de toute indication d\u2019une \u00ab&nbsp;personne&nbsp;\u00bb. L\u2019exercice consiste simplement \u00e0 noter la qualit\u00e9 du ressenti, sa tonalit\u00e9 agr\u00e9able, d\u00e9sagr\u00e9able ou neutre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais, tandis que la pratique avance et que nous continuons \u00e0 noter chaque ressenti puis le l\u00e2chons pour noter le suivant, le centre de l\u2019attention passe des qualit\u00e9s des ressentis au processus du ressenti lui-m\u00eame. Le processus r\u00e9v\u00e8le un flux sans fin de ressentis apparaissant et disparaissant, se succ\u00e9dant les uns aux autres sans arr\u00eat. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de ce processus, il n\u2019y a rien qui dure. Le ressenti lui-m\u00eame n\u2019est qu\u2019un courant d\u2019\u00e9v\u00e9nements, des occasions de ressentir jaillissant moment apr\u00e8s moment puis se dissolvant sit\u00f4t apparues. Ainsi commence la r\u00e9alisation de l\u2019impermanence qui, en \u00e9voluant, \u00e9radique les trois racines malsaines&nbsp;: il n\u2019y a plus d\u2019avidit\u00e9 pour les ressentis plaisants, plus d\u2019aversion pour les ressentis douloureux, plus d\u2019illusion face aux ressentis neutres. Tous sont consid\u00e9r\u00e9s comme de simples manifestations fugaces et sans substance, d\u00e9pourvues de tout plaisir vrai et de toute base d\u2019implication.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" style=\"font-size:clamp(16.834px, 1.052rem + ((1vw - 3.2px) * 1.042), 26px);\">3. Contemplation des \u00e9tats d\u2019esprit (<em>cittanupassana<\/em>)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce fondement de l\u2019attention, nous passons d\u2019un facteur mental particulier, le ressenti, \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit g\u00e9n\u00e9ral auquel ce facteur appartient. Pour comprendre ce qui est impliqu\u00e9 dans cette contemplation, il est utile de conna\u00eetre la conception bouddhiste de l\u2019esprit. En g\u00e9n\u00e9ral, nous concevons l\u2019esprit comme une facult\u00e9 qui dure, restant identique \u00e0 elle-m\u00eame \u00e0 travers la succession des exp\u00e9riences. Bien que l\u2019exp\u00e9rience change, l\u2019esprit qui vit ces exp\u00e9riences changeantes semble rester le m\u00eame, peut-\u00eatre modifi\u00e9 d\u2019une certaine mani\u00e8re mais conservant pourtant son identit\u00e9. Cependant, dans les enseignements du Bouddha, la notion d\u2019un organe mental permanent est rejet\u00e9e. L\u2019esprit est vu, non pas comme un sujet durable capable de pens\u00e9es, de ressentis et de volont\u00e9, mais comme une s\u00e9quence d\u2019actes mentaux momentan\u00e9s, chacun distinct et discret, la connexion entre eux \u00e9tant plut\u00f4t causale que substantielle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un seul acte de conscience est appel\u00e9 <em>citta<\/em> (prononc\u00e9 \u00ab&nbsp;tchita&nbsp;\u00bb) mot que nous allons traduire par \u00ab&nbsp;\u00e9tat d\u2019esprit&nbsp;\u00bb. Chaque <em>citta<\/em> est constitu\u00e9 de plusieurs composants, le principal \u00e9tant la conscience elle-m\u00eame, la base qui permet l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019objet. La conscience est aussi appel\u00e9e <em>citta<\/em>, le nom du tout \u00e9tant donn\u00e9 \u00e0 sa partie principale. En plus de la conscience, chaque <em>citta<\/em> contient un ensemble de concomitants appel\u00e9s <em>cetasika<\/em>, les facteurs mentaux. Ils incluent le ressenti, la perception, la volition, les \u00e9motions, etc. \u2013 autrement dit, toutes les fonctions mentales \u00e0 l\u2019exception de la connaissance premi\u00e8re de l\u2019objet, qui est <em>citta<\/em> ou la conscience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme la conscience en elle-m\u00eame est simplement le fait de conna\u00eetre un objet, elle ne peut pas \u00eatre diff\u00e9renci\u00e9e par sa propre nature mais seulement par le biais de ses facteurs associ\u00e9s, les <em>cetasika. <\/em>Les <em>cetasika<\/em> colorent la conscience et lui donnent son caract\u00e8re distinctif. Ainsi, lorsque nous voulons utiliser la conscience comme objet de contemplation, nous devons le faire en employant les <em>cetasika<\/em> comme indicateurs. Dans l\u2019exposition de la contemplation des \u00e9tats d\u2019esprit, le Bouddha mentionne, en r\u00e9f\u00e9rence aux <em>cetasika<\/em>, 16 sortes de citta qui peuvent \u00eatre not\u00e9s&nbsp;: l\u2019esprit avec convoitise, l\u2019esprit sans convoitise, l\u2019esprit avec aversion, l\u2019esprit sans aversion, l\u2019esprit dans l\u2019illusion, l\u2019esprit libre de l\u2019illusion, l\u2019esprit contract\u00e9, l\u2019esprit \u00e9parpill\u00e9, l\u2019esprit d\u00e9velopp\u00e9, l\u2019esprit non d\u00e9velopp\u00e9, l&rsquo;esprit surpassable, l&rsquo;esprit insurpassable, l&rsquo;esprit concentr\u00e9, l&rsquo;esprit non concentr\u00e9, l&rsquo;esprit lib\u00e9r\u00e9, l&rsquo;esprit non lib\u00e9r\u00e9. Pour des raisons pratiques, il suffit, au d\u00e9but, de se concentrer uniquement sur les six premiers \u00e9tats, en notant si l&rsquo;esprit est associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;une des racines malsaines ou s\u2019il est libre de celles-ci. Quand un <em>citta <\/em>particulier est pr\u00e9sent, il est contempl\u00e9 juste comme un <em>citta<\/em>, un \u00e9tat d\u2019esprit. Il n\u2019est pas identifi\u00e9 comme \u00e9tant \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;mien&nbsp;; il n\u2019est pas pris comme \u00e9tant \u00ab&nbsp;\u00e0 moi&nbsp;\u00bb ou comme quelque chose appartenant \u00e0 un \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb. Que ce soit un pur \u00e9tat d\u2019esprit ou un \u00e9tat impur, un \u00e9tat noble ou un \u00e9tat bas, il ne devrait entra\u00eener ni exaltation ni abattement, seulement une reconnaissance claire de ce qu\u2019il est. L\u2019\u00e9tat est simplement not\u00e9 puis on le laisse passer sans s\u2019accrocher \u00e0 celui qui est agr\u00e9able ni avoir du ressentiment pour celui qui nous d\u00e9pla\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tandis que la contemplation s\u2019approfondit encore, les contenus de l\u2019esprit se rar\u00e9fient. Les flots de pens\u00e9es non pertinentes, l\u2019imaginaire et les \u00e9motions diminuent, l\u2019attention devient plus claire, l\u2019esprit reste intens\u00e9ment pr\u00e9sent, regardant son propre processus de devenir. \u00c0 certains moments, il peut sembler y avoir un observateur constant derri\u00e8re le processus mais, avec une pratique continue, m\u00eame cet observateur apparent dispara\u00eet. L\u2019esprit lui-m\u00eame \u2013l\u2019esprit qui para\u00eet si solide et si stable \u2013 se dissout dans un courant de jaillissement de <em>citta <\/em>qui viennent et passent, d\u2019un instant \u00e0 l\u2019autre, venant de nulle part, n\u2019allant nulle part, et continuant pourtant l\u2019encha\u00eenement inlassablement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" style=\"font-size:clamp(16.834px, 1.052rem + ((1vw - 3.2px) * 1.042), 26px);\">4. Contemplation des dhammas ou ph\u00e9nom\u00e8nes (<em>dhammanupassana<\/em>)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le contexte des Quatre Fondements de l\u2019Attention, le mot polyvalent dhamma (employ\u00e9 sans majuscule et au pluriel) a deux significations interconnect\u00e9es, comme le montrent les \u00e9crits du <em>sutta<\/em>. L\u2019une des significations se r\u00e9f\u00e8re aux <em>cetasika<\/em>, les facteurs mentaux, consid\u00e9r\u00e9s maintenant \u00e0 part enti\u00e8re en plus de leur r\u00f4le de coloration des \u00e9tats d\u2019esprit. L\u2019autre signification se r\u00e9f\u00e8re aux \u00e9l\u00e9ments de la r\u00e9alit\u00e9, les constituants ultimes de l\u2019exp\u00e9rience, tels que structur\u00e9s dans les enseignements du Bouddha. Pour couvrir les deux significations, nous traduisons dhamma par \u00ab&nbsp;ph\u00e9nom\u00e8nes&nbsp;\u00bb, par manque d\u2019une meilleure alternative. Mais cela n\u2019implique pas l\u2019existence d\u2019une substance derri\u00e8re les ph\u00e9nom\u00e8nes. Le sens m\u00eame de l\u2019enseignement du Bouddha sur <em>anatt\u0101<\/em>, le non-soi, est que les constituants fondamentaux de la r\u00e9alit\u00e9 sont de purs ph\u00e9nom\u00e8nes se produisant sans aucun support substantiel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La section du <em>sutta<\/em> sur la contemplation des ph\u00e9nom\u00e8nes est divis\u00e9e en cinq sous-sections d\u00e9volues chacune \u00e0 un groupe diff\u00e9rent de ph\u00e9nom\u00e8nes&nbsp;: les cinq obstacles, les cinq agr\u00e9gats, les bases sensorielles int\u00e9rieures et ext\u00e9rieures, les sept facteurs d\u2019\u00c9veil, et les quatre Nobles V\u00e9rit\u00e9s. Parmi cela, les cinq obstacles et les sept facteurs d\u2019\u00c9veil sont des dhamma au sens le plus \u00e9troit de \u00ab&nbsp;facteurs mentaux&nbsp;\u00bb&nbsp;; les autres sont des dhamma au sens plus large de \u00ab&nbsp;constituants de la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb. (Ceci dit, dans la troisi\u00e8me section sur les bases des sens, il y a une r\u00e9f\u00e9rence aux entraves qui \u00e9mergent au travers de la porte des sens&nbsp;; celles-ci peuvent aussi \u00eatre incluses dans la section des facteurs mentaux). Dans ce chapitre, nous allons nous int\u00e9resser bri\u00e8vement aux deux groupes qui peuvent \u00eatre regard\u00e9s comme des dhamma dans le sens de facteurs mentaux. Nous les avons d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9s dans le chapitre sur l\u2019Effort Juste (chapitre 5). Nous allons maintenant les consid\u00e9rer sp\u00e9cifiquement en lien avec la pratique de l\u2019Attention Juste. Nous aborderons les autres types de dhamma \u2013 les cinq agr\u00e9gats et les six sens \u2013 dans le chapitre final, en relation avec le d\u00e9veloppement de la sagesse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cinq obstacles et les sept facteurs d\u2019\u00c9veil demandent une attention particuli\u00e8re car ils sont les principaux freins et aides \u00e0 la lib\u00e9ration. Les obstacles \u2013 le d\u00e9sir sensoriel, l\u2019aversion, la torpeur-l\u00e9thargie, l\u2019agitation-inqui\u00e9tude et le doute \u2013 sont g\u00e9n\u00e9ralement manifestes au d\u00e9but de la pratique&nbsp;mais, d\u00e8s que les attentes initiales et les g\u00eanes grossi\u00e8res s\u2019estompent, d\u2019autres tendances, plus subtiles, trouvent l\u2019occasion d\u2019\u00e9merger. Aussit\u00f4t que l\u2019un des obstacles appara\u00eet, sa pr\u00e9sence doit \u00eatre not\u00e9e&nbsp;et, quand il s\u2019estompe, sa disparition doit \u00eatre not\u00e9e. Pour veiller \u00e0 garder les obstacles sous contr\u00f4le, un \u00e9l\u00e9ment de compr\u00e9hension est n\u00e9cessaire&nbsp;: nous devons comprendre comment ces obstacles \u00e9mergent, comment on peut les chasser, et comment on peut emp\u00eacher leur apparition \u00e0 l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un mode similaire de contemplation doit \u00eatre appliqu\u00e9 aux sept facteurs d\u2019\u00c9veil&nbsp;: l\u2019attention, l\u2019investigation, l\u2019\u00e9nergie, la joie, la tranquillit\u00e9, la concentration et l\u2019\u00e9quanimit\u00e9. Lorsqu\u2019un de ces facteurs \u00e9merge, sa pr\u00e9sence doit \u00eatre not\u00e9e. Puis, quand sa pr\u00e9sence est not\u00e9e, on doit investiguer pour d\u00e9couvrir comment il est arriv\u00e9 et comment il pourrait m\u00fbrir encore. Au d\u00e9but, les facteurs mentaux sont faibles mais, avec un d\u00e9veloppement r\u00e9gulier, ils acqui\u00e8rent de la force. La pleine conscience initie les processus contemplatifs. Lorsqu\u2019elle est bien \u00e9tablie, elle fait \u00e9merger l\u2019investigation, la qualit\u00e9 d\u2019approfondissement de l\u2019intelligence. L\u2019investigation appelle alors l\u2019\u00e9nergie, l\u2019\u00e9nergie engendre la joie, la joie m\u00e8ne \u00e0 la tranquillit\u00e9, la tranquillit\u00e9 \u00e0 la concentration sur un point, et la concentration \u00e0 l\u2019\u00e9quanimit\u00e9. Ainsi, tout le cycle \u00e9volutif de la pratique qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019illumination commence par l\u2019attention, laquelle demeure, tout au long de la voie, la force r\u00e9gulatrice qui veille \u00e0 ce que l\u2019esprit soit clair, connaissant et \u00e9quilibr\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Extrait de Le Noble Octuple Sentier par Bhikkhu Bodhi Traduction de Anne Michel et Jeanne Schut Le Bouddha dit que le Dhamma, la r\u00e9alit\u00e9 ultime des choses, est directement visible, au-del\u00e0 du temps, ne demandant qu\u2019\u00e0 \u00eatre approch\u00e9 et vu. 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