Le Dhamma de la Forêt



OUVREZ LES YEUX ET REGARDEZ AUTREMENT !

Histoires d’Anthony de Mello

Traduit par Jeanne Schut

http://www.dhammadelaforet.org/




Quand l’un des invités s’est proposé pour laver la vaisselle à la fin du repas, le maître lui a demandé : « Es-tu sûr de savoir le faire ? »
L’autre protesta avec emphase qu’il l’avait fait toute sa vie. Le maître répondit :
« Je ne doute pas que tu sois capable de laisser les assiettes propres. Ce dont je doute, c’est que tu sois capable de les laver. »
Voici l’explication qu’il donna plus tard à ses disciples :
« Il y a deux manières de laver les assiettes. L’une consiste à les laver pour les rendre propres. L’autre consiste à les laver pour les laver. »
Et comme ce n’était toujours pas très clair pour eux, il ajouta :
« La première action est une action morte parce que l’esprit est fixé sur l’idée de laisser les assiettes propres. La seconde est une action vivante parce que l’esprit est là où se trouve le corps. »




– Que faut-il faire pour atteindre l’Éveil ? demandèrent les disciples
Il faut découvrir ce qui tombe dans l’eau sans produire d’ondes ; ce qui se déplace entre les arbres sans faire de bruit ; ce qui traverse un pré sans faire bouger le moindre brin d’herbe. 
Après avoir réfléchi pendant des semaines, les disciples se réunirent et demandèrent au maître :
Mais quelle est cette chose ? 
Ce n’est pas une chose. 
Alors, ce n’est rien ? 
On pourrait le décrire comme cela. 
Et comment pouvons-nous le chercher ? 
Je n’ai jamais dit qu’on pouvait le chercher. On peut le trouver mais on ne peut pas le chercher. Si on le cherche, on ne le trouve pas. 




L’idée que tout est parfait dans le monde était trop difficile à accepter pour les disciples, de sorte que le maître essaya de l’expliquer en concepts plus facilement intelligibles.
« La nature a tissé une tapisserie parfaite avec les fils de notre vie, en y incluant nos imperfections. Si nous ne sommes pas capables de le voir, c’est parce que nous regardons l’autre côté de la tapisserie. »
À une autre occasion, il déclara, de manière plus succincte : « Ce qui, pour certains, n’est rien qu’une pierre qui brille, est un diamant pour le joaillier. »




Le maître dit à l’homme d’affaires :
- Comme le poisson meurt sur la rive, tu meurs quand tu t’impliques dans le monde. Le poisson doit retourner dans l’eau et tu dois retourner à la solitude.
L’homme d’affaires était consterné :
- Dois-je abandonner mes affaires et entrer dans un monastère ?
- Non, non. Garde tes activités et entre dans ton cœur.



- Comment pourrais-je obtenir la grâce de ne jamais juger autrui ?
- Par la méditation.
- Mais je médite tous les jours. Pourquoi ne l’ai-je pas encore obtenue ?
- Parce que tu ne médites pas là où il faut.
- Où devrais-je méditer ?
- Au cœur de Metta.
- Et comment y arrive-t-on ?
- En comprenant que lorsque quelqu’un agit mal, il ne sait pas ce qu’il fait et il mérite d’être pardonné.


- Comment puis-je atteindre la vie éternelle ?
- La vie éternelle, c’est maintenant. Entre dans le présent.
- Mais je suis dans le présent, non ?
- Non.
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Parce que tu n’as pas lâché ton passé.
- Pourquoi devrais-je lâcher mon passé ? Il n’a pas été si mal.
- La passé doit être abandonné, pas parce qu’il a été mal mais parce qu’il est mort.


- Maître, aidez-moi ou je vais devenir fou ! Nous vivons tous dans une seule pièce : ma femme, mes enfants et mes beaux-parents. Nous sommes tous sur les nerfs, nous crions les uns sur les autres. Cette maison est infernale. 
- Me promets-tu de faire absolument tout ce que je te dirai ? demande le maître gravement.
- Je vous le jure, je ferai n’importe quoi.
- Très bien. Combien d’animaux as-tu ?
- Une vache, une chèvre et six poules.
- Fais-les entrer dans la maison avec vous et reviens me voir dans une semaine.
Le disciple était consterné mais il avait promis d’obéir. Alors il fit entrer les animaux dans la seule pièce de la maison. Une semaine plus tard, il revint voir le maître, l’aspect lamentable :
- Je suis épuisé. La saleté ! La puanteur ! Le bruit ! Nous allons tous devenir fous.
- Rentre chez toi, dit le maître, et remets les animaux dehors.
L’homme rentra chez lui en courant.
Le lendemain il retourna voir le maître, les yeux brillants de joie : « Comme la vie est belle ! Les animaux sont dehors. La maison est un paradis, si tranquille, si propre, si spacieuse ! »


Un disciple s’endormit et rêva qu’il entrait au paradis. À sa grande surprise, il trouva là le maître et ses disciples assis en méditation.
- Est-ce la récompense de tous nos efforts sur terre ? s’écria-t-il déçu. C’est exactement la même chose que ce que nous faisons là-bas !
Il entendit alors une voix lui répondre :
- Insensé ! Tu crois que ces méditants sont au paradis ? C’est tout le contraire : c’est le paradis qui est en eux.


« Tu es tellement fier de ton intelligence, dit le maître à l’un de ses disciples. Tu es comme un condamné à mort qui est fier de la grande taille de sa cellule. »


L’amoureux repoussé dit : « Je me suis brûlé les doigts une fois. Je ne retomberai plus jamais amoureux. »
Le maître répond : « Tu es comme le chat qui s’est brûlé en s’asseyant sur le poêle et qui refuse de s’assoir à nouveau. »


À une femme qui se plaignait de son destin, la maître dit :
- C’est toi qui crées ton destin.
- Mais je ne suis tout de même pas responsable d’être née femme ?
- Être née femme n’est pas le destin. Le destin, c’est la façon dont tu acceptes ta féminité et ce que tu en fais.


Tous les jours le disciple posait la même question : « Comment vais-je trouver l’éveil ? »
Et tous les jours, il obtenait du maître la même réponse : « En le souhaitant. »
- Mais je le souhaite de tout mon cœur, alors pourquoi ne l’ai-je pas trouvé ? 
Un jour, le maître se baignait dans la rivière avec ce disciple. Il lui enfonça la tête sous l’eau et maintint ainsi un moment le pauvre homme qui se débattait désespérément.
Le lendemain, c’est le maître qui entama la conversation :
- Pourquoi t’es-tu tellement débattu quand je te tenais la tête sous l’eau ?
- Parce que j’avais besoin d’air !
- Quand tu auras besoin de l’éveil autant que tu avais besoin d’air, tu le trouveras.


Un serpent dans les champs avait mordu tant de villageois qu’ils n’osaient plus sortir. Ils s’adressèrent au maître dont la vertu était telle qu’il put enseigner au serpent la non-violence.
Il ne fallut pas longtemps aux villageois pour découvrir que le serpent était devenu inoffensif. Ils s’amusaient à lui jeter des pierres et à le tirer par la queue.
Le pauvre serpent se glissa un soir dans la maison du maître pour s’en plaindre. Celui-ci répondit :
- Mon ami, tu as cessé de faire peur aux gens, ce n’est pas bien.
- Mais c’est vous qui m’avez appris à pratiquer la discipline de la non-violence !
- Je t’ai dit de ne pas faire de mal – pas d’arrêter de siffler !


- Pourquoi tout le monde ici est heureux et pas moi ?
- Parce qu’ils ont appris à voir la bonté et la beauté partout, répond le maître.
- Pourquoi suis-je incapable de voir la bonté et la beauté partout ?
- Parce qu’on ne peut pas voir à l’extérieur de soi ce qu’on ne voit pas en soi.


À un homme qui hésitait à se lancer dans la quête spirituelle par crainte de l’effort et du renoncement, le maître dit :
« Combien d’effort et de renoncement faut-il pour ouvrir les yeux et voir ? »