Conscience des états d’esprit et lâcher-prise

Un texte de Jeanne Schut

Comme le souligne le Bouddha dans les deux premiers versets du Dhammapada, l’état d’esprit précède la parole et l’action : si nous parlons ou agissons avec un esprit obscurci par le désir, l’aversion ou l’ignorance, la souffrance s’ensuit inévitablement ; si nous parlons ou agissons avec un esprit paisible et lumineux, c’est le bonheur qui s’ensuit.

Pour trouver ce véritable bonheur – celui qui ne dépend pas des circonstances de la vie mais de la sagesse du regard que l’on pose sur elles –, nous devons donc apprendre à apaiser notre esprit et à lui apporter la clarté d’une vision juste, c’est-à-dire libre de tous les obstacles mentaux qui l’obscurcissent. C’est le travail de toute une vie mais c’est aussi le travail de chaque instant. Ici. Maintenant.

Pour ce faire nous avons besoin de deux outils qui devront être affinés : l’attention juste et le lâcher-prise.

1. L’attention juste

C’est l’outil essentiel sur la voie spirituelle. C’est la capacité à s’ouvrir à « ce qui est » à chaque instant et à porter un regard pénétrant sur la nature réelle de l’objet observé.  Quelles sont les caractéristiques de cette nature ?

  • Tout change tout le temps.
  • Si on se saisit de quoi que ce soit et que l’on s’y attache, on va inévitablement souffrir puisqu’on va finir par le perdre.
  • On ne peut rien à cet état de fait. C’est ainsi.

Comment développer l’attention juste ?

Pour que l’attention soit assez fine pour percevoir cette réalité en toute situation et l’accepter sereinement, elle doit être travaillée :

  • En s’ancrant jour après jour dans la méditation : 1) concentration sur la respiration ; 2) silence intérieur ; 3) investigation.
  • En étant parfaitement présent à tous les petits gestes du quotidien pour voir l’impermanence et l’impersonnalité à tout moment.
  • En observant les phénomènes naturels qui nous entourent (vent dans les branches, fleur fanée, vol d’une abeille, etc.) et en voyant les liens qui nous unissent à eux.

Cette attention va nous permettre :

– De prendre conscience, à tout moment, de la souffrance qui naît dans l’esprit quand il est habité par le désir ou l’aversion ainsi que par l’agitation, la paresse ou le doute. Plus généralement par la résistance à ce qui se présente dans l’instant.

– De prendre conscience des ressentis physiques désagréables qui accompagnent ces états d’esprit et ces pensées.

  • Là, c’est un sain désir de bonheur qui doit faire surface, un désir de paix intérieure, et la conscience que ce désir peut devenir réalité avec le lâcher-prise.

2. Le lâcher-prise 

C’est l’aboutissement naturel de l’attention. L’attention ayant pénétré la réalité de l’impermanence et ses conséquences – la souffrance inévitable qui suit la saisie et l’attachement – il ne reste qu’à lâcher-prise. Lâcher-prise de quoi ? De tout ce qui se présente : pensées de désir, jugements, attentes, sensations de paresse ou d’agitation, doutes, etc. Et le fruit de ce lâcher-prise est immédiatement perceptible : paix, tranquillité, simplicité retrouvée et joie.

Comment lâcher-prise ?

C’est à la fois très simple – comme lâcher un objet que l’on tient à la main et qui tombe alors tout seul – et assez compliqué si on résiste à ce qui est, si on veut que les choses soient autres que ce qu’elles sont, qu’elles répondent toujours à nos critères.

Pour nous aider au lâcher-prise, nous disposons d’un autre outil : mettā, la bienveillance

  • envers soi – notamment compassion pour nos résistances et notre difficulté à lâcher prise ;
  • envers les personnes ou les situations qui ont généré en nous désir ou aversion, agitation ou doute.

Dans le Noble Octuple Sentier, la Pensée Juste est définie comme une pensée de générosité, de bienveillance et de compassion. C’est une pensée de ce type qui va se substituer à celles qui auront été lâchées. Ainsi, tension et souffrance seront remplacées par détente et bien-être.

De quels moyens disposons-nous pour faire ce travail de lâcher-prise ?

Le Bouddha en propose plusieurs dans le Satipatthana Sutta, le discours sur les Quatre Fondements de l’Attention. Il s’agit toujours d’observer de près les phénomènes physiques et mentaux qui nous composent pour y voir trois facteurs clés qui démontrent que nous ne « sommes » ni ce corps ni cet esprit.

a) L’impermanence : Tout change constamment dans mon corps comme dans mes pensées, indépendamment de ma volonté. Alors, qui suis-je ou que suis-je dans tout cela ?

b) L’insatisfaction : Tout change dans mon corps comme dans mes pensées, indépendamment de ma volonté, de sorte que je ne peux ni prolonger les situations qui me sont agréables ni chasser celles qui sont désagréables. La vie ne tient aucun compte de mes désirs et j’en souffre.

c) L’impersonnalité : Je m’identifie sans cesse à des souvenirs, des pensées, des opinions, des humeurs ou des états d’esprit, et je construis toute une histoire personnelle autour d’eux, alors qu’en réalité, je vois qu’il n’y a qu’apparition et disparition de phénomènes mentaux conditionnés.

Ce travail mène effectivement à la joie de la libération mais il faut, pour cela, avancer pas à pas, à partir du silence de l’esprit, fruit de la pratique méditative. Ensuite seulement l’esprit sera assez paisible et ouvert pour accueillir une réalité insoupçonnée jusque-là : « Ces phénomènes physiques et mentaux ne m’appartiennent pas. Je ne suis pas cela. » Nous ne prétendons plus « posséder » ce corps ni ce mental et, comme nous le ressentons aussitôt, c’est une libération, la porte ouverte vers le bonheur de la sérénité intérieure.