Comprendre les phénomènes

Extrait du livre d’Ajahn Chah « Tout apparaît, tout disparaît »

Traduction de Jeanne Schut

Ce qui fait que nous ne sommes pas en paix se trouve en nous. Ces causes se manifestent quand nous nous laissons tromper par les phénomènes intérieurs et extérieurs. Ce que nous devons faire, c’est entraîner l’esprit à la vision juste des choses. Comme nous ne voyons pas les choses correctement, nous prenons une voie différente et là, tout nous paraît trop court ou trop long – ou trop quelque chose. Voir « correctement » signifie voir les caractéristiques de l’impermanence, l’insatisfaction et l’absence de soi dans tout ce dont nous faisons l’expérience, autrement dit, dans notre corps et notre esprit.

Toute chose, exactement telle qu’elle est, révèle la vérité. Mais nous avons des préjugés et des préférences sur la façon dont nous voudrions que les choses soient. Nous pratiquons pour devenir comme le Bouddha, « Celui qui connaît le monde », et le monde, ce sont ces phénomènes exactement tels qu’ils sont.

Les objets mentaux qui apparaissent à l’intérieur et à l’extérieur, sont appelés « phénomènes sensoriels » ou « activité mentale ». Quant à ce qui est conscient des phénomènes, on peut le nommer comme on veut, mais nous dirons ici « l’esprit ». Le phénomène est une chose et « ce qui sait » en est une autre. C’est comme l’œil et les formes qu’il voit : l’œil n’est pas les objets et les objets ne sont pas l’œil. L’oreille entend des sons mais l’oreille n’est pas le son et le son n’est pas l’oreille. C’est quand il y a contact entre les deux que les choses se produisent.

Notre attitude par rapport aux cinq khandha (les « agrégats de l’existence » que sont le corps, les sensations, les perceptions, les pensées et la conscience sensorielle), cet ensemble corps-esprit que nous avons là, devrait être objective et détachée, tout simplement parce que ces éléments ne se conforment pas à nos vœux. Je trouve que c’est une raison suffisante. S’ils survivent, nous ne devrions pas nous en réjouir outre mesure au point de perdre toute attention et, s’ils se désagrègent, nous ne devrions pas trop nous en désoler. Prendre conscience de cela devrait suffire.

Que nous pratiquions la méditation de la vision intérieure ou la méditation de la tranquillité, c’est seulement de cela qu’il s’agit. Mais, de nos jours, il me semble que, lorsque les bouddhistes parlent de ces choses selon les explications traditionnelles, cela devient vague et confus. Or la vérité n’est ni vague ni confuse, elle demeure telle qu’elle est. C’est pourquoi mon sentiment est qu’il vaut mieux remonter à la source en observant la façon dont les choses apparaissent dans l’esprit. Il n’y a là rien de bien compliqué.

Il est dit : « Ce monde d’êtres, régi par le vieillissement et l’impermanence, ne dure pas longtemps. » Le mot « êtres » se réfère à nous. On nous appelle des « êtres humains ». Il y a des êtres différents de nous, comme les animaux – le bétail et la volaille, par exemple – mais, pour tous, le vieillissement est une réalité de l’existence ; tous doivent subir la dégradation des divers composants du corps physique. Ces choses changent sans cesse, elles n’ont pas la liberté de demeurer stables, elles doivent suivre le même chemin que tous les sankhara, les phénomènes conditionnés. Le monde des êtres est ainsi et nous nous retrouvons toujours insatisfaits. Nos sentiments d’amour et de haine ne nous apportent jamais satisfaction. Nous n’en sommes jamais rassasiés et, d’une manière ou d’une autre, des obstacles surviennent qui nous empêchent d’en avoir plus. En termes simples, comme on dit chez nous, nous sommes des gens « qui n’en savent pas assez », nous ne sommes pas satisfaits d’être ce que nous sommes. Ainsi notre esprit s’agite constamment, passant d’un état agréable à un état désagréable en fonction des phénomènes qu’il rencontre, comme une vache qui ne serait pas satisfaite de sa propre queue. L’esprit étant ainsi agité, nous sommes toujours dans cet état d’insatisfaction, quoi qu’il arrive. Nous devenons esclaves du désir.

Être esclave est un état de grande souffrance. Un esclave doit toujours obéir à son maître, même quand celui-ci lui ordonne de faire une chose qui met sa propre vie en danger. Pourtant, du fait de notre avidité, nous sommes toujours impatients et ravis de suivre les ordres du désir. Du fait de l’habitude que nous avons de chérir notre « moi », nous sommes réduits à l’esclavage.

En réalité, le monde des êtres n’a pas de maître. Nous régnons nous-mêmes sur notre propre vie parce que nous avons le pouvoir de décider de bien agir ou de mal agir. Personne ne le fait pour nous.

Ce monde des êtres ne possède rien. Rien n’appartient à personne. Quand nous voyons cela correctement, nous lâchons prise et nous laissons les choses être telles qu’elles sont. Entrés dans ce monde et comprenant ses limites, nous faisons simplement ce que nous avons à faire. Le seul bienfait que nous recherchions est d’accumuler des parami, les perfections spirituelles.